CHRONIQUE 29

L'ESSONNE FAIT SES COURSES.

Sainte-Geneviève des Bois, 1963

Depuis plus d’un demi-siècle, le commerce en Essonne a connu une véritable révolution. En quelques décennies, une organisation fondée sur les boutiques de quartier, les marchés et les centres-villes a cédé une place croissante aux hypermarchés, aux centres commerciaux régionaux, aux zones d’activités périphériques, puis au commerce en ligne.

Cette évolution accompagne l’essor de l’automobile, l’urbanisation rapide du département et la transformation profonde des modes de vie. Elle a modifié les paysages, les habitudes d’achat et jusqu’à la fonction des villes et des villages.

Au début des années 1960, les achats s’organisent encore essentiellement autour de la proximité. Corbeil, Étampes, Arpajon, Dourdan, Juvisy-sur-Orge et Montgeron sont de vieilles villes commerçantes dont l’influence dépasse largement leurs limites communales.

Dans le Sud-Essonne, Milly-la-Forêt, Méréville et Angerville desservent de vastes territoires ruraux ; dans le nord-ouest, Massy, Palaiseau et Orsay structurent la vie commerciale d’un secteur en pleine croissance.

Plus modestement, des bourgs comme Étréchy, La Ferté-Alais, Mennecy, Limours ou Montlhéry assurent les besoins courants de leur canton et des villages voisins.

Les rues principales réunissent alors une grande diversité de commerce : épiceries, boulangeries, boucheries, charcuteries, crémeries, cafés, quincailleries, drogueries, merceries, magasins de vêtements, de chaussures, de meubles ou d’électroménager.

À Corbeil, autour du marché et des rues du centre ; à Étampes, dans l’axe de la rue Saint-Jacques et du cœur ancien ; à Dourdan, autour de la halle et du château ; à Juvisy, près de la gare et des grands axes ; à Étréchy ou à La Ferté-Alais, le long de la rue principale, les commerces assurent l’essentiel de la vie quotidienne. Ils forment aussi un réseau de sociabilité : le commerçant connaît ses clients, accorde parfois un crédit et transmet les nouvelles du quartier.....

L’essor rapide de l’automobile bouleverse cet équilibre. Les familles peuvent désormais parcourir plusieurs kilomètres, transporter des achats plus volumineux et stationner devant le magasin.

La proximité cesse progressivement d’être le premier critère. Le choix, les promotions, les horaires, la facilité d’accès et la possibilité de regrouper tous les achats en un seul déplacement prennent une importance nouvelle.

Les routes nationales, les entrées de ville et les échangeurs deviennent des emplacements commerciaux plus attractifs que certaines rues anciennes.

L’Essonne se trouve très tôt au premier rang de cette mutation. Le 15 juin 1963, l'enseigne Carrefour ouvre à Ste Geneviève des Bois, le long de la route de Corbeil,  un magasin d’environ 2 500 mètres carrés doté d’un immense parking, généralement considéré comme le premier hypermarché français voire même européen.

L’événement est largement médiatisé : des visiteurs viennent de très loin découvrir cette nouvelle manière de faire leurs courses, Françoise Sagan est choisie comme marraine et le magasin est même béni lors de son inauguration.

Sur une échelle encore inconnue, le concept réunit libre-service, alimentation, produits non alimentaires, prix attractifs et accès entièrement pensé pour la voiture.

On remplit un chariot, on règle l’ensemble à une même ligne de caisses, puis on charge le coffre. Le commerce ne cherche plus seulement à servir les habitants proches : il veut attirer une clientèle issue d’une vaste zone de chalandise.

À partir de la fin de la même décennie, cette logique gagne les communes nouvellement urbanisées. À Saint-Michel-sur-Orge, dans le quartier du Bois des Roches, Euromarché, sa galerie marchande et son drugstore incarnent en 1968 une conception résolument moderne. Le grand magasin alimentaire s’accompagne désormais de boutiques, de services et de lieux de rencontre.

Dans cette commune jeune, peuplée de nombreux ménages arrivés avec l’urbanisation, l’ensemble symbolise la prospérité, la consommation de masse et l’amélioration du niveau de vie.

Le contraste avec la situation actuelle est saisissant. Jadis très fréquentée, la galerie du Bois des Roches s’est largement vidée. Son déclin traduit le vieillissement de certains centres de première génération, la concurrence de pôles plus récents et une évolution sociale locale.

Une partie des ménages de classes moyennes installés durant la forte croissance a vieilli ou quitté la commune ; une population globalement plus modeste lui a en partie succédé.

La diminution relative du pouvoir d’achat et l’attraction exercée par Sainte-Geneviève-des-Bois, la Croix-Blanche ou Brétigny-sur-Orge ont fragilisé l’ancien pôle. Ce qui fut un emblème de modernité est ainsi devenu le témoin d’une époque et de ses transformations.

Dans les années 1970 apparaît une nouvelle génération de grands centres commerciaux. Ulis 2 ouvre en 1973 et Évry 2 en 1975. Le premier accompagne le développement de la commune nouvelle des Ulis et du plateau de Courtabœuf ; le second est directement intégré au cœur de la ville nouvelle-préfecture, près des administrations, des logements, des équipements culturels et des transports.

Dans ces territoires presque entièrement recomposés, le centre commercial tient lieu de centre-ville. À Massy, puis à Villebon-sur-Yvette, d’autres ensembles contribuent à créer de nouvelles centralités dans un nord-ouest essonnien marqué par l’expansion urbaine, les pôles d’emplois et les grands axes de communication.

Les décennies suivantes consacrent la zone commerciale périphérique à ciel ouvert. La Croix-Blanche, entre Sainte-Geneviève-des-Bois et Fleury-Mérogis, en devient l’exemple le plus spectaculaire. À Brétigny-sur-Orge, le secteur de Maison Neuve rassemble à son tour de grandes enseignes spécialisées.

La RN20, de Longpont-sur-Orge et Montlhéry jusqu’à La Ville-du-Bois, se transforme en corridor commercial où magasins, restaurants et surfaces de vente s’alignent derrière de vastes parkings. À Villabé, près de l’A6, l’échangeur et les flux routiers comptent davantage que la proximité d’un centre ancien.

Le phénomène se prolonge au-delà des grands pôles historiques. Des activités commerciales s’implantent ou s’étendent à Avrainville, à Itteville, entre Milly-la-Forêt et Maisse, ainsi que le long des axes reliant la Croix-Blanche aux secteurs de Bondoufle et de Lisses.

Dans l’agglomération de Massy, Atlantis et les abords des grands axes renforcent encore l’offre, tandis que Villebon 2 attire une clientèle venue de Palaiseau, Orsay, Saulx-les-Chartreux ou Longjumeau.

Ces zones accueillent souvent un mélange de commerces, de restaurants, d’ateliers, d’entrepôts, de bureaux et de services. Elles créent des emplois et apportent une offre nouvelle, mais dispersent l’activité, allongent les déplacements et rendent l’automobile presque indispensable.

Cette carte nouvelle fragilise les centralités anciennes de manière inégale. Corbeil-Essonnes, longtemps grande ville industrielle et commerçante, doit faire face à l’attraction d’Évry, de Villabé et des pôles proches de l’A6.

Son centre conserve des commerces et un marché, mais il n’exerce plus l’influence incontestée d’autrefois sur la vallée de la Seine. Juvisy-sur-Orge, dont la puissance commerciale était liée à la gare, aux correspondances et au passage, subit elle aussi la concurrence des grandes surfaces accessibles en voiture. Montgeron doit préserver l’animation de son avenue commerçante face aux pôles de Vigneux-sur-Seine, Draveil et du Val d’Yerres.

Étampes offre un exemple particulièrement révélateur. Capitale historique du Sud-Essonne, la ville attire toujours les habitants d’un vaste territoire allant de la vallée de la Juine aux limites du Loiret et de l’Eure-et-Loir.

Elle dispose cependant de deux hypermarchés, de plusieurs supermarchés et de nombreuses enseignes périphériques pour une zone de chalandise étendue mais relativement peu dense.

Une partie des visiteurs peut désormais effectuer tous ses achats en entrée de ville et repartir vers Étréchy, Morigny-Champigny, Saclas, Pussay ou Angerville sans fréquenter le centre ancien. La rue commerçante, les places et le marché demeurent vivants, mais ils ne profitent plus automatiquement de tous les flux attirés par Étampes.

D’autres villes ont mieux résisté en s’appuyant sur une identité fortement affirmée. Arpajon conserve l’attraction de sa halle, de son marché et de ses rues commerçantes.

Dourdan associe marché, patrimoine et fonctions administratives au bénéfice de son centre. Milly-la-Forêt tire parti de sa halle, de son cadre historique et de sa fréquentation touristique. Palaiseau et Orsay maintiennent une offre de proximité soutenue par leur densité, leurs gares, leurs étudiants et leurs emplois.

Angerville reste un relais essentiel dans l’extrême sud, tandis qu’Étréchy conserve un rôle de bourg-centre dans la vallée de la Juine. Ces situations montrent qu’un marché actif, des logements, des services, une accessibilité correcte et un cadre agréable peuvent limiter l’affaiblissement commercial.

Dans de nombreuses communes, toutefois, le commerce n’a pas seulement diminué : il a changé de nature. Les grandes rues autrefois bordées de boutiques variées ont perdu une partie de leurs magasins d’alimentation, de vêtements, de chaussures, de meubles ou d’équipement de la maison.

À Corbeil-Essonnes, Étampes, Juvisy, Montgeron, Savigny-sur-Orge ou Sainte-Geneviève-des-Bois, comme dans des bourgs plus petits, leurs locaux ont souvent été repris par des agences immobilières, des banques, des assurances, des salons de coiffure, des services à la personne, des kebabs ou des pizzerias à emporter.

Ces activités répondent à des besoins réels et évitent parfois la vacance complète, mais elles ne créent pas toujours la même animation.

Une agence immobilière ou un service sur rendez-vous n’engendre ni les mêmes passages quotidiens ni la même complémentarité avec les commerces voisins qu’une épicerie, une boucherie, une librairie ou un magasin de vêtements.

Une rue peut donc conserver de nombreuses devantures occupées tout en perdant progressivement sa diversité, ses flux réguliers et sa fonction de véritable centre de proximité.

La situation est plus difficile encore dans les villages de moins de 1 000 habitants. À côté du recul des services publics, l’épicerie, la boulangerie, le café ou le salon de coiffure ont souvent disparu.

Dans des communes rurales du plateau de Beauce, du Gâtinais essonnien, de la vallée de l’École ou des environs de la Juine, il faut prendre la voiture pour acheter du pain, retirer de l’argent, déposer un colis ou trouver certains services.

Les habitants se tournent vers La Ferté-Alais, Cerny, Milly-la-Forêt, Étréchy, Étampes, Dourdan ou Angerville, selon leur lieu de résidence.

Paradoxalement, certains villages ont gagné des habitants grâce à l’arrivée de ménages venus rechercher une maison plus accessible et un cadre rural.

Mais ces nouveaux résidents travaillent souvent à Évry-Courcouronnes, Massy, Orly, Paris ou dans les zones d’activités, et effectuent leurs achats sur le trajet.

La croissance démographique ne garantit donc nullement le maintien d’un commerce. Des communes plus peuplées qu’autrefois peuvent devenir principalement résidentielles, tandis que leurs habitants dépendent d’un bourg voisin, d’un supermarché périphérique ou d’une commande en ligne.

La responsabilité de cette évolution ne repose pas uniquement sur les grandes enseignes et les choix d’aménagement. Le consommateur a lui-même profondément changé.

Le petit commerçant assuré d’une clientèle fidèle, mais conservant des horaires stricts, fermant le lundi et interrompant longuement son activité à midi, s’est retrouvé confronté à une concurrence beaucoup plus souple.

Les grandes surfaces ont proposé de vastes amplitudes horaires, des ouvertures dominicales de plus en plus fréquentes, un stationnement facile, des promotions régulières et la possibilité de tout acheter au même endroit. Avec l’allongement des trajets entre le domicile et le travail, la clientèle accepte de moins en moins de trouver porte close.

La figure publicitaire de la « ménagère de moins de cinquante ans », parcourant les rues avec son cabas pour passer successivement chez l’épicier, le boulanger, le boucher et le marchand de légumes, s’est effacée.

Le développement du travail féminin, la motorisation, l’éloignement entre habitat et emploi et l’accélération des rythmes quotidiens ont réduit le temps consacré aux courses.

Même lorsque la convivialité des petites boutiques est appréciée, beaucoup ne veulent plus consacrer une heure à multiplier les arrêts. L’efficacité l’emporte : remplir son chariot à Villabé, à la Croix-Blanche ou à Étampes, charger le coffre et rentrer.

Le drive a accentué cette recherche de rapidité. Quelques clics permettent de préparer une commande, de la régler et de la retirer sans parcourir les rayons. Internet a ensuite supprimé la contrainte du lieu et de l’horaire : l’habitant d’Étréchy, de Limours, de Mennecy ou de Méréville peut comparer les prix et acheter à toute heure sans se déplacer.

Les grandes enseignes ont elles-mêmes dû développer vente en ligne, retrait en magasin et livraison à domicile. La révolution numérique fragilise ainsi les boutiques indépendantes, mais également les hypermarchés et les galeries marchandes vieillissantes qui avaient auparavant déstabilisé le commerce traditionnel.

Une contradiction demeure dans les comportements. Beaucoup regrettent les épiceries, les boucheries, les cafés et les magasins qui animaient autrefois leur rue, tout en privilégiant les prix, le choix, le parking et les horaires des grandes surfaces.

Le petit commerce est volontiers défendu dans les souvenirs et les publications locales, mais moins régulièrement dans les actes d’achat. Or une boutique ne peut vivre de nostalgie.

Sa survie exige une clientèle fidèle, disposée à franchir réellement sa porte et, parfois, à payer un peu plus cher en échange du conseil, du service, de la qualité et du lien humain.

En un peu plus de soixante ans, la géographie commerciale de l’Essonne a donc été entièrement redessinée. Sainte-Geneviève-des-Bois en 1963, Saint-Michel-sur-Orge en 1968, Ulis 2 et Évry 2 dans les années 1970, puis la Croix-Blanche, Maison Neuve, la RN20 et Villabé jalonnent le déplacement du commerce vers la périphérie et les grands axes. Avrainville, Itteville, Villebon-sur-Yvette, Massy-Atlantis et les secteurs compris entre Milly-la-Forêt et Maisse montrent que cette logique touche désormais aussi les espaces périurbains et ruraux.

La véritable révolution reste néanmoins celle du consommateur. Autrefois attaché aux boutiques de sa rue, de son quartier ou de son bourg, il a découvert avec l’automobile la liberté de choisir son lieu d’achat. Un habitant de la vallée de la Juine peut délaisser le commerce voisin pour rejoindre Étampes, Itteville, Villabé ou la Croix-Blanche.

Avec le drive et Internet, ce territoire de consommation est devenu presque illimité. Le client exige davantage de choix, de rapidité, de disponibilité et de facilité, quitte à déplorer ensuite la disparition des commerces qu’il a lui-même cessé de fréquenter.

L’avenir n’est pourtant pas condamné à l’uniformité des zones commerciales et aux rideaux baissés. Les marchés d’Arpajon, de Dourdan, d’Étampes, de Milly-la-Forêt ou de Méréville prouvent que des formes anciennes peuvent rester vivantes lorsqu’elles reposent sur une identité forte. Les circuits courts, les producteurs locaux, les boutiques spécialisées, les commerces multiservices et les établissements offrant accueil et conseil répondent à de nouvelles attentes.

Après des décennies dominées par la taille, le prix et la vitesse, une partie de la clientèle redécouvre la proximité, la qualité et le lien humain.

La revitalisation des centres de Corbeil-Essonnes, Montgeron, Juvisy, Étampes ou Palaiseau passe par un ensemble cohérent : logements, services publics, espaces agréables, stationnement adapté, transports, marchés et animations.

Dans les villages du Sud-Essonne, une épicerie associative, un café multiservice, un dépôt de pain, un commerce ambulant ou un petit marché peuvent redevenir essentiels.

Les outils numériques peuvent également aider les commerçants d’Étréchy, d’Arpajon, de Dourdan, de Milly-la-Forêt ou d’Angerville à prendre des commandes, organiser des livraisons et fidéliser une clientèle locale. Modernité et proximité ne sont pas incompatibles.

Le commerce essonnien a toujours suivi les routes, les villes et les hommes. Il s’est d’abord rassemblé sous les halles d’Arpajon, de Milly-la-Forêt, de Dourdan ou de Méréville et le long des rues de Corbeil, d’Étampes et de Juvisy.

Il s’est ensuite installé au bord de la RN20, près de l’A6 et de ses échangeurs, avant de gagner les écrans. Rien n’interdit qu’il retrouve demain le chemin des places, des quartiers et des villages.

Une boutique qui rallume sa vitrine à Étampes, un étal qui s’installe non loin de la halle d’Arpajon,  une épicerie qui renaît dans la vallée de la Juine ne font pas seulement revivre une activité économique : ils rendent à une commune une part de son âme.

Entre la lumière éclatante de la Croix-Blanche et celle, plus douce, d’une devanture à Milly-la-Forêt, à Dourdan ou à Étréchy, l’Essonne peut encore inventer un nouvel équilibre.

Mais le commerce de proximité que nous aimons évoquer, défendre et parfois regretter sera d’abord celui dont nous choisirons, demain, de pousser la porte.....