CHRONIQUE 30

QUAND LES RIVIERES DE L’ESSONNE ETAIENT NOS PLAGES

Dans les années 1960, avant la généralisation des piscines municipales et des bases de loisirs, les rivières étaient encore les plages populaires du territoire qui devint l’Essonne en 1968. Aux beaux jours, familles et groupes d’amis rejoignaient les berges à pied ou à bicyclette, avec une serviette, un panier de provisions et parfois une chambre à air servant de bouée.

Certaines baignades étaient municipales, surveillées et équipées de cabines, de pontons ou de plongeoirs ; beaucoup d’autres n’étaient que des coins de rivière connus des habitants : une prairie, un bras calme, une retenue de moulin ou un endroit assez profond pour effectuer quelques brasses.La Seine possédait les installations les plus importantes. À Corbeil-Essonnes, la baignade municipale, aménagée directement dans le fleuve, comprenait des bassins délimités, des cabines et divers équipements collectifs.

Très fréquentée par les jeunes Corbeil-Essonnois, elle disparut lors de l’ouverture du stade nautique en 1967. Cette fermeture symbolisa le passage de la baignade fluviale à la piscine moderne. À Ris-Orangis, une baignade aménagée fonctionna des années 1930 jusqu’à la fin des années 1960. D’autres lieux étaient fréquentés à Draveil, Vigneux-sur-Seine, Juvisy-sur-Orge, Évry-Petit-Bourg, Étiolles, Saintry-sur-Seine et Soisy-sur-Seine.

La baignade s’intégrait à un ensemble de loisirs associant guinguettes, canotage, pêche, promenades dominicales et repas sur l’herbe.Le fleuve demeurait néanmoins dangereux. Ses fonds irréguliers, ses courants et les remous provoqués par les péniches pouvaient surprendre les nageurs.Les habitants connaissaient les secteurs à éviter, mais les noyades n’étaient pas rares. Durant les années 1960, la pollution industrielle et domestique, l’intensification du trafic fluvial et les préoccupations sanitaires accélérèrent l’abandon de ces baignades.

Dans le Sud-Essonne, la Juine offrait un cadre plus tranquille. Plus étroite et bordée de prairies, de moulins et de lavoirs, elle était fréquentée à Méréville, Saclas, Saint-Cyr-la-Rivière, Ormoy-la-Rivière, Étampes, Étréchy, Chamarande, Janville-sur-Juine, Lardy et Bouray-sur-Juine. À Janville, une véritable piscine avait été aménagée dans le lit de la rivière.

À Étréchy, la baignade demeurait essentiellement spontanée. Les enfants recherchaient les endroits suffisamment profonds aux abords des moulins, des vannages ou des prairies. On pataugeait près des petits ponts et des lavoirs, sans équipement particulier.La Juine faisait alors partie de la vie quotidienne : on y pêchait, on y observait les animaux, on y jouait pendant les vacances et l’on pouvait encore y rencontrer des activités liées au lavage du linge. Elle constituait à la fois un lieu de travail, de sociabilité et d’aventure.

Dans la vallée de l’Essonne, les habitants se baignaient notamment à Ballancourt-sur-Essonne, La Ferté-Alais, Baulne, Mennecy, Ormoy, Villabé et aux abords de Corbeil-Essonnes.Les retenues des anciens moulins formaient des nappes d’eau plus larges et plus profondes, appréciées des nageurs. La plupart de ces lieux n’étaient ni aménagés ni surveillés.

Leur emplacement et leurs particularités se transmettaient entre habitants : on savait où descendre dans l’eau, quels fonds étaient vaseux et quelles zones devenaient dangereuses après un orage ou l’ouverture d’une vanne. L’Yerres possédait également une ancienne tradition de loisirs. À Brunoy, Yerres, Montgeron, Crosne et Boussy-Saint-Antoine, ses berges accueillaient baigneurs, canotiers, pêcheurs et promeneurs. Beaucoup de jeunes continuèrent cependant à entrer directement dans l’Yerres depuis une prairie, une berge ou les abords d’un pont.

L’Orge avait ses lieux de baignade à Dourdan, Saint-Chéron, Breuillet, Arpajon, Leuville-sur-Orge, Sainte-Geneviève-des-Bois, Épinay-sur-Orge et Savigny-sur-Orge. Les retenues, les biefs de moulins et les bras les plus calmes servaient aux jeux aquatiques. Selon la profondeur, on y nageait ou l’on s’y rafraîchissait simplement les jambes.

L’Yvette était fréquentée à Gif-sur-Yvette, Bures-sur-Yvette, Orsay, Villebon-sur-Yvette, Palaiseau, Champlan et Longjumeau. Peu profonde sur une grande partie de son cours, elle se prêtait davantage au pataugeage qu’à la natation.

Dans les vallées de l’Orge et de l’Yvette, l’urbanisation rapide précipita la disparition de ces usages. La construction de lotissements et de zones industrielles, l’augmentation de la population et l’insuffisance des réseaux d’assainissement dégradèrent fortement la qualité des eaux. Les analyses sanitaires devenant plus régulières et les normes plus strictes, les interdictions de baignade se multiplièrent.

Cette disparition s’échelonna au cours des années 1960 et 1970. À la pollution s’ajoutaient les risques de maladie, la peur de la poliomyélite, les noyades, l’envasement et les variations imprévisibles du courant.

Parallèlement, les communes ouvraient des équipements plus confortables et mieux surveillés. Étampes disposait déjà d’un bassin public avant la Seconde Guerre mondiale ; Méréville ouvrit le sien en 1946, tandis que La Ferté-Alais et Brunoy furent équipées dans les années 1950. Les piscines couvertes et chauffées se multiplièrent ensuite dans les villes en pleine expansion.

L’aménagement des anciennes sablières de Draveil, Vigneux-sur-Seine et Viry-Châtillon, puis la création des bases de loisirs, proposèrent de nouveaux lieux de baignade. On y retrouvait l’eau, le sable, les pique-niques et les sorties familiales, mais dans un environnement organisé et surveillé. Les rivières cessèrent alors d’être une destination estivale ordinaire.

Avec les baignades disparut une connaissance intime des cours d’eau. Les enfants n’apprirent plus à reconnaître un fond de vase, une pierre glissante, un trou d’eau ou le courant produit par un vannage. Les cabines furent démontées, les prairies parfois loties et les anciennes plages gagnées par la végétation. Il en subsiste quelques cartes postales, des photographies en noir et blanc et les récits de ceux qui y passèrent leurs étés.

Les plus hardis plongeaient depuis la berge tandis que les plus jeunes avançaient prudemment dans l’eau fraîche. La Seine, la Juine, l’Essonne, l’Yerres, l’Orge et l’Yvette n’étaient pas encore seulement des cours d’eau à dépolluer ou des paysages à protéger.

Elles étaient les piscines vivantes d’une génération. Lorsque revient l’été, il semble encore flotter au-dessus de leurs berges un écho de rires, un éclaboussement oublié et le souvenir d’un temps où les vacances commençaient simplement en descendant vers la rivière.