CHRONIQUE 31
MASSY OU LA THEORIE DES GRANDS ENSEMBLES.


Massy occupe une place singulière dans la géographie essonnienne. Limitrophe d’Antony, sa voisine des Hauts-de-Seine avec laquelle elle partagea l’aventure du grand ensemble de Massy-Antony, elle entretient aussi des liens étroits avec Palaiseau, la sous-préfecture et la verdoyante Verrières-le-Buisson.
À quelques kilomètres des pistes d’Orly, au croisement de la banlieue parisienne, du plateau de Saclay et de l’Essonne, elle est désormais reliée à Évry-Courcouronnes par le tram-train T12.
Avant les gares, les immeubles et les quartiers d’affaires, Massy fut pourtant un village du Hurepoix. Autour de l’église Sainte-Marie-Madeleine, ses habitants cultivaient des céréales, des légumes et de la vigne. Une tuilerie, attestée dès le XVIIe siècle, constitua longtemps sa principale activité industrielle.
Plusieurs personnages célèbres laissèrent leur empreinte dans ce paysage encore rural. Nicolas Appert, inventeur du procédé de conservation des aliments par la chaleur auquel il donna son nom, y installa une fabrique de conserves. L’historien Numa Denis Fustel de Coulanges, auteur de La Cité antique, y posséda une maison.
Le domaine de Vilgénis demeure un autre témoin de ce passé. Son château appartint notamment à Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon et ancien roi de Westphalie. Entouré d’un vaste parc et d’un étang dont la forme évoque un bicorne impérial, il conserva longtemps l’allure d’un monde à part.
Après la Seconde Guerre mondiale, Air France y installa son centre de formation : des générations de personnels navigants et de techniciens y furent formées, non loin d’Orly. Rattrapé depuis par l’urbanisation, le parc reste l’un des grands poumons verts de Massy.
Le chemin de fer transforma définitivement la commune. La ligne de Sceaux, puis la Grande Ceinture, firent de Massy-Palaiseau un nœud stratégique.
À la fin du XIXe siècle, la maison Vilmorin étendit ses activités à Massy : en 1885, Henry de Vilmorin y acquit des terres proches de la gare et y établit une ferme de production. Industries, maisons et premiers lotissements apparurent progressivement autour des gares. Cette importance ferroviaire valut à la ville d’être bombardée à plusieurs reprises par les Alliés en 1944, causant la destruction d’une partie du vieux bourg.
La reconstruction se confondit bientôt avec une mutation d’une tout autre ampleur. Dans les années 1950 et 1960, alors que la région parisienne manquait cruellement de logements, Massy disposait encore de vastes terrains et de liaisons rapides avec Paris.
Le grand ensemble de Massy-Antony sortit de terre ; sa partie massicoise constitue aujourd’hui le quartier Massy-Opéra, tandis que Villaine se couvrait à son tour d’immeubles.
La population passa d’un peu plus de 6 000 habitants au lendemain de la guerre à 37 055 en 1968 : en moins d’une génération, le village agricole devint une ville-champignon, la plus peuplée du jeune département, devant Corbeil-Essonnes (32 000) et surtout Evry, qui ne dépassait pas les 7 000 habitants !
La théorie généreuse des grands ensembles promettait des appartements modernes et lumineux, dotés de salles de bains et du chauffage, au milieu d’espaces verts.
Elle devait répondre à la crise du logement et offrir une vie meilleure aux familles modestes. Cette ambition se heurta cependant à une réalité plus sombre.
Plusieurs bidonvilles s’étaient alors formés dans la commune. Dont un peuplé de travailleurs immigrés portugais; un autre, établi près de la voie ferrée, abritait principalement des travailleurs algériens et tunisiens.
Bâties avec des matériaux de récupération, les baraques étaient souvent dépourvues de sanitaires et cernées par la boue. Plusieurs centaines de personnes vécurent dans ces campements au cours des années 1960. Leur résorption fut lente : le bidonville de l’avenue Carnot, où demeuraient encore environ 250 travailleurs, fut évacué et détruit en janvier 1973.
Dans le même temps arrivèrent des rapatriés d’Algérie, des provinciaux attirés par les emplois de la région parisienne et des travailleurs immigrés recrutés par l’industrie. Ces populations d’origines très diverses se retrouvèrent dans des quartiers encore sans histoire commune ni identité clairement établie.
Pour beaucoup de jeunes des années 1960, le déracinement fut brutal. Ils avaient quitté Paris, une ville de province, l’Algérie ou un pays étranger pour s’établir au milieu d’une cité inachevée, entourée de grues, de terrains vagues et de chantiers.
Où se trouvait le centre ? Où commençait véritablement la ville ? Quelle histoire partager dans ces quartiers surgis presque du jour au lendemain ?
Les écoles, les clubs sportifs, les maisons de jeunes, les associations et les premières amitiés apportèrent peu à peu une réponse. Le groupe scolaire Nicolas-Appert, achevé en 1959 entre le vieux centre et le Petit-Massy, puis le lycée Fustel-de-Coulanges accompagnèrent les besoins d’une population particulièrement jeune.
Cette génération déracinée finit par donner une mémoire à une ville qui semblait ne pas encore en posséder.
Massy ne se développa toutefois pas autour d’un centre unique. Le vieux bourg, Villaine, Massy-Opéra, les Graviers, Vilgénis et le secteur des gares formèrent autant de morceaux de ville, souvent séparés par les voies ferrées et les grands axes routiers.
Cette fragmentation, qui rend encore parfois son urbanisme difficile à lire, nourrit aussi sa diversité.
La commune devint également un terrain d’expérimentation culturelle et médiatique. Au milieu des années 1980, Jacques Essebag, qui ne s’appelait pas encore Arthur, fit ses débuts sur Radio Massy-Pal. La station fusionna ensuite avec Radio Nord Essonne. Bien avant les grandes stations parisiennes et les émissions de télévision à succès, sa voix se fit entendre sur les ondes massicoises.
Inauguré en 1993, l’Opéra de Massy incarna une ambition culturelle d’une tout autre dimension. Certains jugèrent démesurée l’idée d’installer un opéra au milieu des grands ensembles.
L’équipement s’imposa pourtant comme l’un des principaux pôles culturels de l’Essonne. La ville que l’on résumait volontiers à ses barres d’immeubles et à ses voies ferrées pouvait désormais accueillir Carmen, La Traviata ou Le Barbier de Séville.
Massy fut aussi une pépinière politique. Marie-Noëlle Lienemann, future députée de la 7ème circonscription et ministre y accomplit ses premiers pas d’élue sous la mandature de Claude Germon, maire entre 1974 et 1995. Elle fut également maire d’Athis-Mons et sénatrice.
Claude Germon servit aussi de tremplin à Jean-Luc Mélenchon. D’abord collaborateur du maire, celui-ci devint Maire-adjoint de Massy en 1983, conseiller général de Massy-Ouest en 1985, puis sénateur de l’Essonne en 1986, à seulement trente-cinq ans.
Bien avant ses fonctions ministérielles, la création de La France insoumise et ses candidatures à l’élection présidentielle, il fut donc révélé et formé politiquement à Massy.
Son ancien assistant parlementaire Jérôme Guedj suivit en partie le même chemin. Élu conseiller général de Massy-Est en 1998, il présida le conseil général de l’Essonne de 2011 à 2015, avant de devenir député socialiste de la sixième circonscription, dont Massy constitue l’un des principaux ancrages.
En 1995, Vincent Delahaye mit fin à plusieurs décennies de gestion socialiste. Réélu à trois reprises et devenu sénateur en 2011, il dirigea la commune jusqu’en 2017, avant de transmettre la mairie à Nicolas Samsoen en raison de la limitation du cumul des mandats.
Vincent Delahaye conserva ensuite un fort ancrage local. Nicolas Samsoen, maire depuis octobre 2017, fut réélu en mars 2026. De Claude Germon à Nicolas Samsoen, en passant par Marie-Noëlle Lienemann, Jean-Luc Mélenchon, Jérôme Guedj et Vincent Delahaye, Massy fut donc bien davantage qu’une ville-dortoir : un laboratoire où s’affrontèrent différentes conceptions politiques et urbaines.
L’ouverture de la gare de Massy TGV en 1991 confirma sa vocation de grand carrefour. RER B, RER C, TGV, tram-train T12 et nombreuses lignes d’autobus la relient aujourd’hui à Paris, Orly, Saclay et Évry-Courcouronnes. Pour nombre d’Essonniens, les vacances ou les déplacements professionnels commencent désormais à Massy plutôt qu’à Montparnasse ou à la gare de Lyon.
Mis en service en 2023, le T12 dessert notamment Longjumeau, Épinay-sur-Orge, Morsang-sur-Orge, Viry-Châtillon et Grigny. Il forme une véritable colonne vertébrale entre le nord-ouest et le centre du département. Autour des gares, l’ancien parc industriel des Champs-Ronds s’est métamorphosé en quartier Atlantis. Usines et entrepôts ont progressivement cédé la place aux bureaux, hôtels, restaurants, logements et sièges de grandes entreprises. Massy est ainsi devenue le premier pôle économique de l’Essonne.
Avec 51 729 habitants en 2023, elle est également la troisième ville du département, derrière Évry-Courcouronnes et Corbeil-Essonnes.
Cette réussite a son revers : une circulation dense, une urbanisation continue et des quartiers que les voies ferrées séparent encore. Massy reste une ville en mouvement, toujours occupée à rapprocher ses différents visages : l’ancien village et les grands ensembles, les quartiers populaires et Atlantis, le passé rural et l’avenir métropolitain.
Village agricole devenu cité résidentielle, ville bombardée puis reconstruite, terre de bidonvilles et d’accueil pour les rapatriés, centre de formation aéronautique, laboratoire politique, pôle culturel et quartier d’affaires, Massy résume une grande part de l’histoire contemporaine de l’Essonne.
Son patrimoine ne réside pas seulement dans ses monuments, mais aussi dans sa faculté d’accueillir, de reconstruire et de se réinventer.
Le soir, quand les façades d’Atlantis s’illuminent, les trains continuent de traverser la ville. Entre les rails demeurent une vieille église, quelques rues du village, les arbres de Vilgénis et la mémoire de milliers d’habitants venus recommencer ici leur existence. Le sport occupe également une place importante dans l’identité massicoise. Né dans la ville, le footballeur international Anthony Martial grandit toutefois aux Ulis, où il commença sa formation. L’empreinte sportive la plus profonde demeure celle du rugby : le RC Massy s’imposa comme l’une des grandes écoles françaises de ce sport, formant ou accueillant Mathieu Bastareaud, Cameron Woki, Sekou Macalou, Yacouba Camara, Judicaël Cancoriet, Romain Millo-Chluski, Jordan Joseph ou Léo Barré.
Né et élevé à Massy, Mike Tadjer disputa la Coupe du monde 2023 avec le Portugal avant de revenir terminer sa carrière dans son club formateur. L’escalade connut également son heure de gloire avec Guillaume Glairon Mondet, champion de France de bloc, et Mélanie Sandoz, championne du monde en 2012, tous deux licenciés à l’ES Massy.
La musique trouva dans la ville des institutions durables. En 1989, Dominique Rouits fonda l’Orchestre de Massy, devenu le cœur musical de l’Opéra. Le chanteur Stanislas y travailla comme assistant et chef d’orchestre avant de connaître le succès dans la chanson. Avec la salle Paul B et les Primeurs de Massy, festival consacré aux premiers albums, la ville accompagna aussi l’émergence de nombreux artistes…
Massy est peut-être cela : un grand ensemble de vies déracinées que le travail, l’école, les rencontres et le temps ont fini par réunir.
Une ville née entre le souvenir des champs et l’appel du prochain départ, où chaque génération dépose une pierre, une voix, un rêve, puis emprunte les trains qui filent vers l’horizon.