CHRONIQUE 33
Brétigny sur Orge, Voyage au centre de l'Essonne.


Brétigny-sur-Orge pourrait presque raconter à elle seule deux siècles d’histoire de l’Essonne. Village agricole du Hurepoix devenu nœud ferroviaire, capitale de la graine avec Clause, terre d’expérimentation agronomique puis aéronautique, ville de cheminots, de pavillons et de grands ensembles, elle a connu en quelques générations une métamorphose spectaculaire sans faire totalement disparaître son passé rural.
Pendant des siècles, Brétigny est d’abord une terre de cultures. Le bourg groupé autour de l’église Saint-Pierre ne constitue qu’un élément d’un territoire beaucoup plus vaste où hameaux, fermes et grandes propriétés sont séparés par les champs. Cossigny, Essonville, Rosières, Le Mesnil, Fresnes, Le Pavillon, Le Carouge, La Moinerie ou Maison-Neuve appartiennent à cette géographie ancienne dont la ville conserve encore de nombreux noms.
À l’ouest, la vallée de l’Orge offre un autre paysage, fait de terrains humides, d’étangs et de moulins. Le Carouge en conserve une partie du caractère. Les domaines de La Garde et de La Fontaine témoignent également du temps des grandes propriétés. La Fontaine, avec sa ferme et son colombier. L’agriculture locale a aussi laissé un nom passé dans le langage courant : celui de Gabriel Chevrier, cultivateur de Brétigny associé au fameux flageolet vert, dont il perfectionna la conservation de la couleur après séchage. Ce succès rappelle l’importance du sud parisien dans l’approvisionnement de la capitale et les liens étroits de Brétigny avec le pays d’Arpajon, alors au cœur d’un territoire maraîcher particulièrement actif.
L’arrivée du chemin de fer Paris-Orléans en 1843 constitue le premier grand bouleversement de l’époque contemporaine.Les rails traversent encore un paysage presque entièrement agricole mais facilitent rapidement l’acheminement des productions vers Paris. Avec la bifurcation vers Étampes et Orléans d’un côté, Dourdan de l’autre, Brétigny devient un nœud ferroviaire majeur du sud parisien, dans le prolongement de Juvisy sur Orge.
Autour de la gare apparaît progressivement une seconde centralité à côté du vieux bourg. La création d’un triage en 1916 renforce cette vocation et fait des cheminots une composante importante de la population. La voie ferrée devient l’épine dorsale de Brétigny, mais aussi une coupure durable entre ses quartiers.Le rail joue également un rôle décisif dans une autre aventure. En 1899, Lucien Clause installe à Brétigny son entreprise de graines et de semences. Il bénéficie à la fois de vastes terres cultivables et d’une liaison ferroviaire permettant d’expédier rapidement ses productions. L'entreprise développe bientôt la sélection des plantes et l’expérimentation de nouvelles variétés.
En 1920, Lucien Clause acquiert la ferme de Maison-Neuve. Cette vaste exploitation d'environ 120 hectares devient un important site de sélection et de production de semences. Maison-Neuve symbolise une agriculture devenue scientifique : Brétigny ne produit plus seulement pour nourrir, on y observe, on sélectionne et on améliore. Pendant plusieurs générations, travailler « chez Clause » fait partie de la vie de nombreuses familles brétignolaises et des environs.
Brétigny demeure alors intimement liée au pays d’Arpajon. L’Arpajonnais ne dessert pas directement la commune, mais participe au même système régional d’acheminement des productions vers Paris. Arpajon et Brétigny occupent ainsi des fonctions différentes mais complémentaires au sein d’un même territoire agricole. Le train finit pourtant par transformer cette campagne.
Puisqu’il devient possible de travailler plus loin tout en habitant Brétigny, les premiers lotissements pavillonnaires se développent pendant l’entre-deux-guerres, notamment à proximité de la ligne. Cheminots, employés et salariés de Clause s’y installent. Le pavillon avec son jardin offre alors un compromis idéal entre campagne et proximité de Paris.
Une nouvelle rupture intervient à la fin des années 1930 avec l’aménagement d’un terrain aéronautique. Les premières installations datent de 1938, seront occupées par les Allemands sous l’Occupation puis bombardé par les alliés en 1944.Le Centre d’essais en vol, le fameux CEV, s’installe à Brétigny en 1945. Une piste de 3 000 mètres est aménagée à partir de 1949. Prototypes, avions à réaction, hélicoptères et équipements expérimentaux y sont évalués par des pilotes, ingénieurs, mécaniciens et techniciens qui participent aux progrès spectaculaires de l’aviation d’après-guerre. Jacqueline Auriol, Roger Carpentier ou Jean Boulet comptent parmi les grandes figures associées à cette aventure.
Dans les années 1950, Brétigny offre ainsi un paysage étonnant : les cultivateurs travaillent encore leurs terres, Clause expérimente ses semences, les cheminots font vivre la gare et, au-dessus d’eux, les appareils du CEV explorent les nouvelles limites de l’aviation. Le flageolet, la locomotive et le mur du son appartiennent alors au même paysage.
Cette coexistence ne dure cependant pas. La crise du logement de l’après-guerre et la croissance de la région parisienne accélèrent l’urbanisation. Brétigny dispose d’emplois, d’une excellente desserte ferroviaire et de vastes terrains disponibles. La Roseraie apparaît dès 1950, La Saussaie vers 1955, puis viennent notamment Victor-Hugo et La Sablière entre 1959 et 1964, Roseraie-Cossigny en 1962, La Moinerie et Jean-Mermoz au milieu des années 1960, puis Édouard-Branly en 1967. La Fontaine, Les Ardrets ou Collenot participent également à cette transformation. Pavillons et logements collectifs rapprochent des secteurs jusque-là séparés tandis qu’apparaissent écoles, équipements sportifs, commerces et services.
L’église Saint-Paul, créée en 1960, devient l’un des symboles de ce Brétigny des Trente Glorieuses, tandis que Saint-Pierre demeure attachée au vieux bourg.
C’est précisément au moment où la commune change rapidement de visage que son nom apparaît dans les discussions sur la création du futur département de l’Essonne. En 1964, Brétigny est évoquée, notamment avec Arpajon, parmi les implantations possibles de la préfecture. Sa position centrale, son nœud ferroviaire et les terrains disponibles constituent de sérieux atouts.
L’État opte finalement pour Évry-Petit-Bourg en 1965, au détriment de Corbeil-Essonnes, d’abord choisi et de Brétigny qui passe ainsi à côté d’un destin administratif qui aurait certainement profondément modifié son urbanisme et son développement. Elle poursuit cependant sa propre trajectoire. L’urbanisation absorbe progressivement l’ancienne géographie rurale. Certaines fermes disparaissent mais transmettent leur nom aux quartiers construits à leur emplacement. La Moinerie en est un exemple révélateur : l’exploitation s’efface tandis que son nom demeure dans la ville.
Le Carouge est lui aussi rattrapé par l’urbanisation tout en conservant, avec son parc et ses étangs, un lien privilégié avec la vallée de l’Orge.
L’intégration de la ligne au RER C en 1979 modifie à son tour le rôle du chemin de fer. La gare du monde cheminot et des marchandises devient surtout celle des déplacements quotidiens d’une population désormais pleinement intégrée à l’agglomération parisienne. En un siècle et demi, le même rail aura permis d’expédier les récoltes, accompagné l’essor de Clause, attiré les premiers lotissements puis transporté chaque jour les habitants vers les grands pôles d’emploi franciliens.
À partir des années 1990, Maison-Neuve change radicalement de visage. La création de la ZAC entraîne le développement d’un important ensemble économique et commercial sur d’anciennes terres agricoles. Le contraste avec l’époque Clause est saisissant : les parcelles autrefois consacrées aux semences accueillent désormais entreprises, commerces et infrastructures routières.
Clause connaît parallèlement restructurations et changements de propriétaires avant la disparition de son implantation historique sous sa forme ancienne. Son souvenir demeure cependant inscrit dans Clause-Bois-Badeau, quartier aménagé à partir des années 2000. Le nom de l’entreprise continue ainsi de vivre dans la géographie de Brétigny.
L’autre grande aventure du XXe siècle s’achève elle aussi. Les activités du CEV sont progressivement transférées vers d’autres sites au début des années 2000. La base aérienne 217 poursuit encore quelque temps ses activités avant de fermer en 2012.Son immense emprise connaît depuis une nouvelle vie, accueillant des activités économiques, événementielles, technologiques, cinématographiques et agricoles. La longue piste demeure dans le paysage comme l’un des témoins les plus impressionnants de l’épopée aéronautique brétignolaise.
Malgré deux siècles de transformations, Brétigny conserve encore des terres cultivées, presque un tiers de son territoire. Elles placent la commune à la charnière de l’Essonne fortement urbanisée et des paysages plus ouverts du pays d’Arpajon. Son histoire regarde autant vers Arpajon que vers Paris. Arpajon a conservé le visage d’une ancienne cité commerçante et de marché ; Brétigny porte davantage l’empreinte du chemin de fer, de Clause, de l’aéronautique et de l’urbanisation du XXe siècle.
Quelques noms célèbres jalonnent cette histoire, de Fain et Boucher d’Argis à Chevrier, Lucien Clause, Jacqueline Auriol, Roger Carpentier ou Jean Boulet. Mais la ville doit tout autant aux milliers d’anonymes qui l’ont façonnée : agriculteurs et maraîchers, ouvriers de Clause, cheminots, pilotes, mécaniciens, ingénieurs, militaires, employés, habitants des premiers pavillons et familles des cités.
Brétigny aura ainsi traversé en moins de deux siècles presque toutes les grandes mutations de l’Essonne. La ferme et le château ont précédé la gare ; le rail a accompagné Clause ; l’aviation a installé la commune à la pointe de l’expérimentation ; les lotissements et les grands ensembles ont transformé le village en ville.
Chaque époque a pourtant laissé quelques traces : un nom sur une plaque de rue, une vieille ferme entourée de constructions, les étangs du Carouge, les bâtiments de La Fontaine, le souvenir de Clause, l’immense piste du CEV ou simplement une photographie aérienne où l’on découvre avec étonnement que tel quartier était autrefois un champ.
Et puis il reste la terre....Au bout de certaines rues, après les maisons, les commerces et les ronds-points, l’horizon s’ouvre encore. Le regard retrouve les cultures et ce ciel immense qui fut autrefois celui des pilotes d’essai. Les champs ont reculé, les fermes se sont tues, Clause a fermé ses portes et les avions d’essai ne survolent plus Brétigny. Les générations qui ont connu ce monde s’éloignent elles aussi.
Mais la mémoire d’une ville ne réside pas seulement dans ses monuments. Elle demeure dans ses paysages, ses noms et ces quelques endroits où le présent semble avoir oublié d’effacer complètement le passé. Certains soirs, lorsque le soleil descend sur les dernières terres cultivées et qu’un train glisse au loin sous le grand ciel de l’ancienne piste, Brétigny semble retrouver pendant quelques instants toutes ses vies à la fois.
La terre, la graine, le rail et l’avion. Et dans le vent qui traverse encore les champs, on pourrait presque entendre le murmure d’un Brétigny disparu, celui d’un village qui, avant de prendre le train et de conquérir le ciel, avait longtemps vécu au simple rythme des saisons.