CHRONIQUE 34

LA RENARDE OU LA VALLEE AUX MILLE TRESORS

Eglise de St Sulpice de Favières

À une quarantaine de kilomètres de Paris, entre Étampes et Arpajon, la vallée de la Renarde déroule un paysage de villages anciens, de prairies, de bois et de coteaux. Aux portes de l’agglomération parisienne, elle semble pourtant indifférente à son agitation, et c’est tant mieux. Les routes y épousent encore les courbes du relief, les clochers émergent des arbres et les murs de pierre dissimulent jardins, demeures et quelques secrets. Un jardin discret du Hurepoix, une vallée aux trésors cachés.

Une vallée qui commence bien avant que l’eau ne se montre. En amont de Villeconin, elle remonte vers Venant et Richarville sous la forme d’un vallon aujourd’hui généralement sec. Selon la mémoire locale, la Renarde prenait autrefois naissance vers Richarville. Son cours permanent apparaît désormais à Villeconin, à la source Notre-Dame, puis traverse Souzy-la-Briche, Saint-Sulpice-de-Favières, Breux-Jouy et Saint-Yon avant d’atteindre Breuillet, où elle rejoint l’Orge au moulin de Dampierre, dans le secteur de Port-Sud.

La rivière proprement dite mesure environ neuf kilomètres ; avec sa haute vallée sèche, le paysage de la Renarde se développe sur une quinzaine de kilomètres. Son bassin versant couvre un peu plus de 90 km² et comprend notamment celui de la Misère, cours d’eau intermittent. Par l’Orge, ses eaux gagnent ensuite la Seine.

À Villeconin, pittoresque village du Hurepoix, l’eau et la pierre racontent une histoire commune. L’église Saint-Aubin, dont les principales campagnes de construction remontent aux XIIe et XVe siècles, se trouve légèrement en contrebas de la place actuelle. Au milieu du bourg, le château rappelle la puissance des Montagu. Associé notamment à Jean de Montagu, grand personnage du règne de Charles VI, il conserve tours, douves et éléments médiévaux. Sur les hauteurs, les ruines de La Grange, dominant le Val-Pasquier, prolongent cette mémoire fortifiée.

À quelques kilomètres toujours sur le territoire de Villeconin, le hameau de Saudreville ouvre sur les grandes terres agricoles du plateau. Son château, édifié aux XVIIe et XVIIIe siècles, présente le visage plus paisible d’une demeure seigneuriale entourée de dépendances, de douves et d’un ancien jardin. Plusieurs éléments du domaine sont protégés au titre des monuments historiques depuis 1972. L’actrice britannique Madeleine Carroll en devint propriétaire à la veille de la Seconde Guerre mondiale, faisant entrer dans l’histoire de ce hameau un inattendu souvenir du cinéma international.

A Bois-Fourgon, autre hameau paisible qui mène de Villeconin à Chauffour-les-Etréchy, au coeur de ce plateau fertile qui a déjà une influence beauceronne, le premier camp naturiste de France y fut inauguré dès 1903 sous l'impulsion de Spirus Gay (Joseph Jean Auguste Gay, 1865-1938) une personnalité hors du commun qui fut  : acrobate de music-hall, gymnaste, syndicaliste et anarchiste...

À Souzy-la-Briche, la vallée se resserre entre prairies, sources et grandes propriétés. L’église Saint-Gilles-et-Saint-Martin, construite en 1911, perpétue par son double vocable la mémoire des anciennes communautés de Souzy et de La Briche. Le lavoir de 1883 rappelle une vie quotidienne autrefois organisée autour de l’eau.

Derrière de hauts murs et de grands arbres se cache le domaine de Souzy, dont la maison de maître remonte à la Restauration. Acquis et restauré par Jean-Jacques et Renée Simon puis transmis à l’État, il fut longtemps affecté à la présidence de la République avant d’être placé à la disposition du Premier ministre. François Mitterrand y séjourna régulièrement de façon un peu secrète. Chapelle, roseraie, écuries, canal, bois et pâturages composent cet étonnant refuge champêtre du pouvoir, presque invisible depuis le village.

La Briche possède une identité propre. L’ancien domaine accueille aujourd’hui la Cité Bethléem, consacrée à l’hébergement et à l’accompagnement de personnes et de familles confrontées aux difficultés de la vie. Aux souvenirs des grandes propriétés s’ajoute ainsi une histoire sociale plus contemporaine.

Sur les hauteurs de Souzy-la-Briche, dans le Bois des Roches, la carrière dite de Madagascar conserve les traces du monde des carriers de grès. Les fronts de taille témoignent encore de l’extraction des blocs destinés notamment à la construction et au pavage, tandis que wagonnets et installations de transport en facilitaient autrefois le déplacement. La carrière cessa son activité en 1942. La tradition locale explique parfois son curieux nom de « Madagascar » par la chaleur qui régnait dans cette excavation abritée, sans que cette origine puisse être considérée comme certaine. Depuis sa fermeture, arbres, mousses et bruyères ont reconquis les lieux et enveloppé les vestiges de cette activité particulièrement pénible.

Puis apparaît Saint-Sulpice-de-Favières, dominé par une église dont les dimensions semblent presque défier celles du village. Élevée principalement aux XIIIe et XIVe siècles, elle témoigne de l’importance du pèlerinage consacré à saint Sulpice le Pieux, évêque de Bourges, auquel la tradition attribuait plusieurs miracles et qui vint évangéliser la région. La chapelle des Miracles conserve la mémoire d’un sanctuaire antérieur. Classée monument historique dès 1840, l’église Saint-Sulpice est l’un des grands monuments gothiques de l’Essonne. Son ampleur raconte moins le nombre des habitants que celui des pèlerins qui convergeaient autrefois vers ce petit village du Hurepoix, attirés par cette "Cathédrale des champs".

A quelques mètres, Segrez offre une autre forme d’émerveillement. Le domaine fut acquis en 1733 par André Haudry, qui y fit construire la demeure actuelle. Son jardin régulier fut progressivement transformé en parc pittoresque, agrémenté notamment d’une grotte ornée de coquillages. À partir de 1857, le botaniste Pierre-Alphonse-Martin Lavallée y développa un arboretum qui acquit une renommée considérable. Des milliers d’espèces et de variétés y furent réunies. Les grands arbres qui subsistent donnent encore au parc la profondeur d’un paysage façonné à l’échelle de plusieurs générations.

Cette campagne tranquille connut aussi le souffle de la vapeur. De 1911 à 1948, le « tacot » des Chemins de fer de Grande Banlieue reliait Arpajon à Étampes sur une trentaine de kilomètres. Il desservait notamment Saint-Yon, Saint-Sulpice-de-Favières, Souzy-la-Briche, Villeconin, Venant et Boissy-le-Sec. Il transportait voyageurs et produits agricoles, rapprochait les villages des marchés et joua un rôle précieux dans le ravitaillement pendant les années difficiles. Les visiteurs venus de la région parisienne repartaient parfois avec légumes, fruits, œufs ou volailles. Le petit train disparut en 1948, mais certaines anciennes gares et portions de son tracé restent encore perceptibles dans le paysage.

En descendant la vallée, Breux-Jouy témoigne de l’évolution progressive de l’habitat. Breux conserve son noyau ancien et son église Saint-Martin, tandis que Jouy, à l’origine simple hameau, se développa au carrefour des voies de communication. La mairie et l’école y furent transférées en 1866. L’appellation Breux-Jouy, adoptée par le conseil municipal en 1975, devint officielle l’année suivante.

À Saint-Yon, la vallée prend peut-être son visage le plus dépaysant. Le village s’étage sur une hauteur autour de son église médiévale. Le clocher, le cimetière, les vieilles maisons, les prés, les bois et les chemins encaissés composent un paysage étonnamment rural. Par endroits, les environs immédiats évoquent davantage une campagne du Limousin que l’Île-de-France : un pays vallonné, verdoyant et silencieux où l’on peine à croire que Paris ne se trouve qu’à une quarantaine de kilomètres.

La porte Bourdeaux, ou porte des Bourdeaux, demeure l’un des témoignages les plus évocateurs du Saint-Yon ancien. Vestige du système défensif médiéval, elle rappelle le temps où le village était protégé. Avec l’église dominant la vallée et les maisons de pierre, elle contribue à donner au vieux Saint-Yon une atmosphère presque hors du temps. La tradition associe également cette hauteur au martyre de saint Yon, qui y aurait été décapité, mêlant histoire religieuse et légende.

Saint-Yon possédait également dans la vallée, au lieu-dit la Madeleine, une léproserie ou maladrerie, témoignage de l’assistance apportée au Moyen Âge aux malades tenus à l’écart des communautés villageoises. Son souvenir ajoute une page plus sombre et méconnue à l’histoire du village et rappelle l’ancienneté des établissements charitables et religieux établis le long des voies de circulation.

Plus près de nous, Saint-Yon conserve le souvenir de Maurice Morel, industriel arpajonnais et figure locale connue sous le surnom pittoresque de « roi du Bout-Dur ». Sa demeure et sa tombe appartiennent à cette mémoire intime du village, faite de personnages dont les habitants ont longtemps transmis le souvenir.

Après Saint-Yon, la Renarde poursuit sa course jusqu’à Breuillet. C’est là, au moulin de Dampierre, qu’elle rejoint l’Orge. Breuillet marque aussi la transition entre le Hurepoix rural et une Essonne progressivement plus urbanisée. Dans l’église Saint-Pierre, Robert Lanz réalisa en 1941 Notre-Dame des Usines et des Champs, fresque où se côtoient paysages ruraux et activités industrielles. Elle résume presque à elle seule ce passage entre deux mondes : la campagne ancienne que l’on vient de traverser et la banlieue qui commence à se rapprocher.

La vallée eut aussi sa chroniqueuse. Simonne Rivière lui consacra un ouvrage intitulé La Vallée de la Renarde, témoignage consacré à ce petit territoire du Hurepoix, à ses villages, ses monuments, ses paysages et ses souvenirs. Son livre rappelle que la Renarde n’est pas seulement le nom d’une petite rivière : elle forme un pays à part entière, possédant son unité, son caractère et sa mémoire.

Des vallons secs de Richarville au moulin de Dampierre, la vallée de la Renarde rassemble ainsi plusieurs siècles d’histoire sans jamais véritablement les exposer. Il faut les chercher derrière un mur, au détour d’un chemin ou sous les arbres : un château médiéval, une source, un lavoir, un jardin extraordinaire, une carrière abandonnée, une vieille porte, une maladrerie oubliée, la demeure d’un personnage local ou la plateforme presque effacée d’un petit chemin de fer.

C’est peut-être là son véritable trésor. Rien ici ne s’impose au voyageur ; tout se découvre lentement.

Le tacot ne siffle plus entre les villages, les carriers ont abandonné leurs fronts de grès et les pèlerins ne remplissent plus les chemins comme autrefois. Pourtant, lorsque le soir descend sur les coteaux, que les clochers apparaissent au-dessus des arbres et que la Renarde glisse sous les branches vers l’Orge, le paysage semble n’avoir presque rien oublié. Dans le murmure de l’eau demeure un reflet de château, une pierre couverte de mousse, l’ombre d’un jardin, le souvenir d’un petit train disparu et quelque chose, peut-être, de l’âme ancienne du Hurepoix.