CHRONIQUE 35

BRIARD, VOUS AVEZ DIT BRIARD COMME C'EST BRIARD.

La Brie Française en Essonne ? L’expression surprend parfois. On imagine des plaines agricoles, de vieilles fermes et des villages groupés autour de leur clocher, beaucoup moins les gares de Montgeron ou de Brunoy.

Pourtant, la Brie n'est pas que Seine et Marnaise, elle  se prolonge bien dans le nord-est essonnien.

Elle y prend un visage singulier, entre forêt de Sénart, vallées verdoyantes, anciennes demeures et bourgs devenus villes.

Une terre dont on connaît les communes sans toujours reconnaître la parenté paysagère, tant l’urbanisation a parfois brouillé les contours de cette vieille campagne.

Cette identité se lit davantage dans les reliefs, les bois et les cours d’eau que dans les frontières administratives. Entre Seine et Yerres, la forêt de Sénart occupe l’extrémité occidentale du plateau briard.

Autour d’elle, les paysages se répondent et les chemins relient des lieux que les découpages institutionnels séparent. La communauté d’agglomération Val d’Yerres Val de Seine rassemble une grande partie de ce territoire, sans en épuiser la géographie : Varennes-Jarcy, notamment, prolonge cette présence briarde aux confins de l’Essonne.

Longtemps, la vie s’est organisée autour des églises, des domaines, des moulins et des terres cultivées. Puis le chemin de fer a rapproché ces bourgs de la capitale et changé leur destinée.

À Brunoy, son arrivée en 1849 encourage l’installation de familles attirées par les agréments de la campagne. Les maisons de villégiature se multiplient, entourées de jardins et de grands arbres.

Le viaduc qui enjambe l’Yerres devient le signe monumental de cette transformation. Avant d’être celle des déplacements quotidiens, cette banlieue fut aussi celle des dimanches au vert et des séjours d’été.

Au XXe siècle, surtout après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement change d’échelle. Les lotissements et les ensembles collectifs gagnent les anciennes terres agricoles.

À Épinay-sous-Sénart, moins de 900 habitants vivent encore dans la commune lorsque commence, en 1963, l’opération du Grand Ensemble du Val d’Yerres ; ils sont près de 15 000 en 1975.

En une douzaine d’années, le village devient une ville. Il faut construire des logements, ouvrir des écoles, aménager des commerces et des équipements. De cette croissance rapide naît le territoire contrasté d’aujourd’hui, où quartiers populaires, rues pavillonnaires et belles propriétés anciennes voisinent à quelques pas les uns des autres.

Au milieu de ces bouleversements, Sénart demeure le grand repère. Avec ses quelque 3 000 hectares, la forêt offre une profondeur boisée exceptionnelle à ce secteur urbanisé.

Ses longues allées et ses carrefours en étoile conservent la mémoire des chasses royales, même si les promeneurs, les cyclistes et les familles ont remplacé les équipages.

La tradition veut que Louis XV y ait remarqué Jeanne-Antoinette Poisson, future marquise de Pompadour. L’anecdote appartient à ces récits dont les forêts gardent volontiers le mystère, entre histoire et légende.

Mais Sénart ne se résume ni aux souvenirs des rois ni à la majesté de ses arbres. Ses mares, ses sous-bois et ses zones humides abritent une vie discrète, souvent invisible au marcheur pressé.

À la Faisanderie, ancien pavillon de chasse devenu centre pédagogique forestier, la promenade se prolonge par la découverte de ce monde vivant. Observer l’eau, reconnaître les arbres, comprendre leur renouvellement : autant de façons de retrouver une attention aux saisons que la ville tend parfois à nous faire perdre.

En quittant les bois, l’Yerres accompagne la découverte d’une autre mémoire. Ses berges, comme celles du Réveillon, offrent aujourd’hui des chemins de promenade, mais la rivière fut longtemps une force de travail.

À Montgeron, le moulin de Senlis, attesté dès 1456, rappelle le temps où l’eau participait à la transformation des récoltes. Son apparence médiévale réserve pourtant une surprise : en 1902, Eugène Esnault-Pelterie transforme l’ancien bâtiment utilitaire en une fantaisie néogothique. Tourelle et chimères donnent alors au moulin des allures de château.

Le domaine connaît ensuite une destinée inattendue. Acquis en 1953 par la médecin russe Sophie Michaïlovna Zernov pour une association d’entraide, il accueille notamment un internat et des réfugiés politiques.

Une chapelle orthodoxe dédiée à saint Séraphin de Sarov y est construite en 1957-1958, avec une iconostase peinte par le père Grégoire Krug. Au bord de la rivière, l’histoire du travail et celle de l’exil se rencontrent ainsi dans un même lieu.

À Brunoy, l’eau servait aussi à éblouir. Au XVIIIe siècle, le financier Jean Pâris de Monmartel fait aménager les célèbres Grandes Eaux, où se succèdent bassins, canaux et cascades. Le comte de Provence, futur Louis XVIII, devient ensuite propriétaire du domaine.

De ces fastes subsiste le souvenir d’un paysage façonné pour le plaisir et la représentation. À Yerres, les vestiges de l’abbaye Notre-Dame, fondée en 1132, évoquent une présence plus ancienne : celle d’une communauté religieuse dont l’histoire se poursuit jusqu’à la Révolution. Derrière les villes actuelles affleurent ainsi des siècles de vie seigneuriale, monastique et villageoise.

Les artistes ont trouvé dans ces paysages une autre forme de richesse. À Yerres, Gustave Caillebotte peint plus de quatre-vingts tableaux inspirés du domaine familial et de ses environs. Jardiniers au travail, arbres du parc et canotiers sur la rivière composent le portrait sensible d’une campagne habitée. La propriété conserve cette proximité entre les lieux et les œuvres : on y regarde encore un jardin, une lumière ou une rive en songeant au regard du peintre.

À Boussy-Saint-Antoine, où il est né, André Dunoyer de Segonzac témoigne lui aussi de cet attachement à la nature. À Champrosay, sur la commune de Draveil, Alphonse Daudet achète sa maison en 1887 après avoir longtemps fréquenté les lieux.

Cet environnement nourrit son imagination, jusque dans La Petite Paroisse. Les paysages entrent alors dans les livres comme ils étaient entrés dans les tableaux, emportant avec eux quelque chose de la vie et de la mémoire de leurs habitants.

Sous cette succession de villes, de domaines et de souvenirs, la terre nourricière n’a cependant pas tout à fait disparu. Vers Varennes-Jarcy, les espaces agricoles maintiennent des ouvertures dans le paysage.

Ils rappellent ce que fut le plateau avant l’avancée des constructions et conservent une activité productive au voisinage immédiat des habitations. Leur présence donne encore de l’horizon à cette Brie essonnienne.

Une seule échappée hors du département s’impose ici, tant elle prolonge naturellement le paysage : Périgny-sur-Yerres, dans le Val-de-Marne. Limitrophe de Varennes-Jarcy et de Boussy-Saint-Antoine, ce village briard a conservé un caractère rural affirmé. Autour du noyau ancien, malgré les extensions pavillonnaires, la plaine maraîchère demeure une composante essentielle de

son identité. Cette permanence tient aussi à une volonté locale : dès 1977, la municipalité confie à la SAFER la réalisation du domaine de Saint-Leu pour résister au morcellement des terres et à la pression urbaine. Un sentier d’interprétation agricole permet de découvrir cette campagne qui continue de travailler. Périgny offre ainsi, tout près de l’Essonne, l’image d’une ruralité entretenue et défendue.

La Brie essonnienne n’est donc pas un pays resté immobile. Elle a accueilli des populations nouvelles, vu disparaître des champs et se transformer ses villages. Elle porte les marques de ces changements, avec leurs réussites, leurs besoins et leurs fragilités.

Préserver les terres encore cultivées, prendre soin des berges, entretenir la forêt et faire vivre les lieux de mémoire revient à conserver ce qui donne à ces villes leur profondeur et leur caractère.

On la traverse parfois sans la reconnaître, entre deux gares, deux rues, deux rendez-vous. Puis une trouée dans les arbres laisse paraître l’Yerres, un vieux mur retient la chaleur du soir, une allée de Sénart s’enfonce dans la lumière.

Le regard ralentit. Sous les feuillages, près des moulins et derrière les dernières maisons, une campagne ancienne demeure, patiente et discrète. Et lorsque le jour baisse sur les rives, il semble que la Brie rassemble doucement ses souvenirs, pour les confier à l’eau qui passe.