CHRONIQUE 36

Fêtes et foires en Essonne : la mémoire des jours heureux

Bien avant les centres commerciaux, les zones d’activités et les achats sur Internet, les foires étaient les grands rendez-vous de la vie locale. On y vendait des grains, des bêtes, des légumes, des étoffes ou des outils ; on y concluait une affaire, cherchait du travail, retrouvait des parents et apprenait les nouvelles du pays.

Autour des marchés gravitaient les fêtes patronales, processions, bals, moissons, carnavals, corsos fleuris et, bientôt, les premiers manèges. Chaque ville avait son rendez-vous, chaque village ou presque son dimanche de fête. Certaines manifestations ont traversé les siècles ; d’autres se sont éteintes avec le monde qui les avait fait naître.

Étampes possède sans doute la tradition la plus ancienne encore perceptible aujourd’hui. En 1147, sous le règne de Louis VII, une grande foire d’automne fut accordée à la maladrerie Saint-Lazare. Installée dans les Sablons, hors des remparts, la foire Saint-Michel devait notamment procurer des ressources à l’établissement. Elle se rapprocha ensuite de la ville et des allées du Port avant de gagner, beaucoup plus tard, l’actuelle Île de loisirs.

Les marchands de bestiaux ont disparu, les étals agricoles également, mais les manèges continuent de tourner à l’automne. Près de neuf siècles séparent ainsi la foire médiévale de la fête foraine contemporaine : remarquable filiation entre deux mondes qui n’ont, en apparence, presque plus rien en commun.

Étampes accueille aussi la Foire de l’Essonne verte, devenue l’une des grandes vitrines de la ruralité du Sud-Essonne. Agriculture, producteurs, artisans, gastronomie et animations familiales y entretiennent le dialogue entre une région devenue largement urbaine et les campagnes qui constituent toujours une part essentielle de son identité. L’édition 2026 a encore été présentée comme un lieu privilégié de rencontre entre mondes rural et urbain.

À Dourdan, une autre grande histoire commence sous le Directoire. En 1799, Louis-Augustin Lambert crée la Foire Lambert afin de développer le commerce des bestiaux et notamment les échanges de moutons entre la Beauce et la Sologne. Fixée au 4 Ventôse, elle prendra plus tard le nom de Foire Ventôse. Au XIXe siècle, des milliers de moutons pouvaient encore entourer la ville.

Puis les machines agricoles remplacèrent les troupeaux, avant de céder elles-mêmes une partie du terrain aux automobiles, meubles, appareils ménagers, artisans et commerçants. La foire devint nationale en 1959. Ventôse raconte ainsi, presque à elle seule, deux siècles d’évolution de la consommation française : du mouton au poste de télévision, de la voiture à cheval à l’électroménager.

Arpajon a construit une autre légende autour d’un produit modeste devenu emblème : le haricot. La première Foire aux Haricots se déroule en 1922. D’abord agricole, elle devient foire régionale en 1938 puis nationale en 1970. Son concours gastronomique, créé après-guerre, contribue largement à sa renommée. En 1968, elle aurait accueilli quelque 300 000 visiteurs.

Le haricot Chevrier rappelle le grand passé maraîcher du Hurepoix, lorsque les productions de la région gagnaient les Halles de Paris, notamment par l’Arpajonnais, ce petit chemin de fer qui relia Arpajon à la capitale de 1911 à 1936. Aujourd’hui, spectacles, associations, fête foraine et gastronomie ont largement remplacé les concours agricoles, mais le haricot demeure le drapeau d’une manifestation plus que centenaire.

Montlhéry connut une histoire comparable avec la tomate. Au début du XXe siècle, le maraîchage occupait encore une place importante dans son économie. Le 18 octobre 1908, une première fête consacrée à la tomate associa exposition, défilés, chars et musiques. Avec le temps, la manifestation devint autant commerciale que populaire.

Mais les champs furent progressivement grignotés par les lotissements et les zones d’activités. La tomate perdit son rôle économique et la fête finit elle aussi par disparaître. Les sources disponibles permettent d’attester son ancienneté et son importance, mais la date exacte de sa toute dernière édition mérite encore d’être confirmée par les archives municipales. Il vaut donc mieux éviter d’affirmer sans réserve qu’elle s’est définitivement arrêtée en 2015.

À Corbeil-Essonnes, la foire prit des dimensions autrement spectaculaires. Une foire annuelle fut rétablie par ordonnance royale en 1846, avant de devenir, au XXe siècle, l’une des grandes foires-expositions de la région parisienne. Agriculture, automobile, habitat, ameublement, électroménager, gastronomie et associations composaient un véritable village éphémère auquel s’ajoutaient concerts, spectacles et fête foraine.

À son apogée, elle comptait parmi les principaux rendez-vous commerciaux franciliens. En 1998, sa cinquantième édition annonçait 350 exposants sur 25 000 m² et espérait recevoir 250 000 visiteurs ; au début des années 2000, ils étaient encore plus de 200 000. La presse la présentait alors comme la première foire d’Île-de-France hors Paris.

Son déclin accompagna celui des grandes foires généralistes, concurrencées par les centres commerciaux, les salons spécialisés puis Internet. La fête foraine de septembre en conserve une lointaine résonance, mais Corbeil a perdu avec sa grande foire un rendez-vous qui, pendant plusieurs générations, dépassait largement les limites de la commune.

D’autres villes choisirent de célébrer ce que produisait leur terre. Marcoussis connut notamment la fraise et les réjouissances liées au monde agricole. Méréville, elle, reste indissociable de son cresson.La culture du cresson y est implantée en 1894 par Charles Lefèvre, profitant de l’abondance et de la qualité des eaux de source de la vallée de la Juine. Les longues cressonnières ont fini par modeler le paysage lui-même.

La Foire au Cresson célèbre ce savoir-faire et permet aux producteurs de présenter ce véritable « or vert » du Sud-Essonne. Depuis 2017, la culture du cresson à Méréville est inscrite à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel en France. Il faut ici être précis : il ne s’agit pas d’une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, confusion que l’on rencontre parfois, mais d’une reconnaissance nationale d’un savoir-faire culturel.

Bièvres a suivi une voie différente en donnant à ses foires des spécialités capables de rayonner bien au-delà de l’Essonne. Sa Foire internationale de la photographie naît le 7 juin 1964 sous l’impulsion de Jean et André Fage et du Photo-Ciné-Club du Val-de-Bièvre. Une quarantaine d’artistes participent à la première édition, parmi lesquels Man Ray, René Jacques, Pierre Ichac, Marcel Bovis ou René Maltête.

Le marché des antiquités photographiques et du matériel d’occasion apparaît en 1970 et acquiert à son tour une réputation internationale. Collectionneurs, artistes, éditeurs, fabricants et simples amoureux de l’image continuent de s’y retrouver chaque année.

Bièvres accueille également chaque 1er mai sa Foire internationale à l’outil ancien, devenue un rendez-vous réputé des amateurs de métiers et de savoir-faire. Rabots, haches, marteaux, outils agricoles ou instruments d’artisans y racontent silencieusement les gestes du travail d’autrefois. L’édition 2026 était la quarantième.

À côté des foires marchandes subsistent des fêtes issues d’un imaginaire beaucoup plus ancien. Dans plusieurs communes du Hurepoix, le carnaval s’achève par la crémation de Bineau, mannequin promené dans les rues avant d’être livré aux flammes.

Son origine exacte reste incertaine. On a voulu rapprocher son nom de Jean-Martial Bineau, ministre des Finances de Napoléon III, ou de quelque percepteur impopulaire. Rien ne permet toutefois d’en faire une certitude historique. Bineau appartient surtout à la grande famille des personnages carnavalesques auxquels on fait symboliquement porter les malheurs de l’hiver avant de les brûler pour annoncer le printemps.

À Marcoussis, la tradition reste bien vivante : le défilé s’achève toujours par le « sacrifice » de Bineau dans le parc des Célestins. La coutume, longtemps liée aux conscrits, constitue aujourd’hui l’un des grands rendez-vous populaires de la commune.

Plus au sud, Angerville possède depuis 1973 sa Cavalcade. Elle naît à l’initiative de Guy Bonin, alors président du comité des fêtes. Pour la première édition, habitants, commerçants et bénévoles construisent huit chars. Le succès est immédiat.

Depuis, chars monumentaux, costumes, fanfares et fête foraine transforment périodiquement les rues. La Cavalcade a célébré son jubilé en 2023. Contrairement au haricot d’Arpajon, à la tomate de Montlhéry ou au cresson de Méréville, elle n’est pas née d’une production agricole : son véritable produit local est peut-être tout simplement l’imagination collective.

Et puis il y a Étréchy et sa Fête des Cocus, probablement la plus insolite de toutes.

Ses racines plongent dans les réjouissances carnavalesques du Moyen Âge ; des traces de la tradition remontent au XVe siècle. Au début du XXe siècle, Étréchy compte encore parmi les rares communes où elle subsiste, avant que la Première Guerre mondiale n’interrompe cette continuité.

Confrérie, cornes, remise des clés, cortège et crémation du Grand Cocu redonnent alors vie à une fête presque disparue du paysage français. Étréchy est aujourd’hui présentée comme la dernière commune de France maintenant régulièrement cette tradition. Les femmes, les « coquettes », ont rejoint la confrérie à partir de 1997.

Dourdan et Montlhéry font également revivre leur Moyen Âge autour de leurs châteaux et fortifications. Campements, costumes, artisans, musiciens et combats historiques ne sont évidemment pas la continuation ininterrompue de fêtes médiévales : ce sont des créations contemporaines qui utilisent l’histoire pour rendre le patrimoine vivant.

À ces traditions s’ajoutent désormais de grands rassemblements modernes : Le Temps des Hélices à Cerny-La Ferté-Alais, le Festival international du cirque de Massy, les manifestations de l’autodrome de Linas-Montlhéry ou encore la Fête de l’Humanité, installée depuis 2022 sur l'ancienne base aérienne 217, principalement au Plessis-Pâté.

Tous remplissent finalement une fonction assez proche de celle des foires anciennes : pendant quelques heures ou quelques jours, une foule se retrouve en un même lieu pour regarder, acheter, admirer, discuter et surtout partager un moment collectif.

Évry constitue à cet égard un cas particulier. En devenant la préfecture du nouveau département de l’Essonne, la ville nouvelle reçut ses grandes institutions : préfecture, conseil général puis départemental, palais de justice, Agora, université et enfin cathédrale.Elle développa naturellement fêtes de quartiers, rendez-vous sportifs, manifestations associatives et événements culturels. Mais aucune grande fête traditionnelle annuelle n’est véritablement devenue le rendez-vous populaire de toute l’Essonne.

Ce constat relève davantage de l’histoire sociale que d’une vérité administrative. Évry était une capitale départementale construite presque ex nihilo à l’échelle du temps long. Or une préfecture se décide par décret ; une tradition populaire, elle, ne se décrète pas. Elle a besoin de générations, de souvenirs d’enfance et parfois même d’une part de légende.

Ainsi se dessine une géographie sentimentale de l’Essonne. Étampes a gardé sa Saint-Michel, Dourdan sa Ventôse, Arpajon ses haricots, Méréville son cresson, Bièvres ses photographies et ses vieux outils, Marcoussis son Bineau, Angerville ses chars et Étréchy ses fameux cocus. D’autres fêtes, comme la Tomate de Montlhéry ou la grande foire de Corbeil-Essonnes, appartiennent désormais davantage à la mémoire qu’au calendrier.

Car les foires racontent autre chose que le commerce. Elles racontent un temps où l’on attendait la fête pendant des semaines, où l’on sortait les vêtements du dimanche, où les enfants apercevaient au bout de la rue les premières lumières des manèges et où les adultes retrouvaient, devant un étal ou sous un chapiteau, des visages qu’ils n’avaient pas vus depuis l’année précédente.

Les moutons ne montent plus vers Dourdan. Les maraîchers ont quitté une grande partie des terres de Montlhéry. Les immenses stands de Corbeil ont été démontés depuis longtemps. Les charrettes qui arrivaient avant l’aube ne font plus grincer leurs roues sur les pavés.Pourtant, certains soirs de fête, lorsque les lampions s’allument, qu’une fanfare débouche au coin d’une rue et qu’un vieux manège recommence à tourner, il semble que rien n’ait complètement disparu.

Alors reviennent fugitivement les robes du dimanche, les reines couronnées sur leurs chars, l’odeur des pommes d’amour, les accordéons des bals et les voix d’une foule dont beaucoup de visages ne sont plus là. Une fête peut s’endormir pendant cinquante ans. Il suffit parfois d’une photographie retrouvée au fond d’un tiroir, d’un air de musique que l’on croyait oublié et de quelques passionnés assez obstinés pour rallumer les lampions.

Et soudain, le temps d’un dimanche, un village retrouve son enfance. Sous les guirlandes, entre deux tours de manège, on croit entendre les pas de ceux qui nous ont précédés. La fête recommence, mais ce sont aussi nos souvenirs qui défilent. Et dans la douceur d’un soir d’Essonne, le passé, pour quelques instants encore, refuse de mourir.