CHRONIQUE 37
Les parcs de l’Essonne, ou l’art de cultiver son jardin secret


On connaît les forêts de l’Essonne, ses vallées, ses rivières et ses champs qui annoncent déjà la Beauce. On connaît moins ses parcs. Et pourtant, ils sont partout.Certains sont immenses et prestigieux, d’autres modestes et familiers. Certains furent dessinés pour des princes, des financiers ou de riches propriétaires ; d’autres sont nés avec la ville moderne.
Les uns se cachent derrière de vieux murs, les autres sont entrés depuis si longtemps dans notre quotidien que l’on ne songe même plus à se demander ce qu’ils étaient autrefois.Car l’Essonne a ceci de particulier : elle aime les jardins secrets. Il suffit parfois de quitter l’A6, la Francilienne ou la RN20, de suivre une allée ou de retrouver une rivière.
Apparaît alors un autre département : celui des châteaux, des pièces d’eau, des séquoias, des fabriques romantiques et des arbres centenaires, mais aussi celui des enfants qui jouent, des amoureux sur les bancs et des familles venues profiter d’un dimanche après-midi.Le parc essonnien appartient désormais autant aux villes qu’aux châteaux. Et son histoire raconte, mine de rien, une bonne partie de la nôtre.
Chamarande en est sans doute la porte d’entrée la plus connue. Le château et son vaste domaine sont devenus un rendez-vous des Essonniens. On y vient pour une exposition ou une manifestation culturelle, mais aussi sans autre programme que celui de marcher, de s’installer dans l’herbe et de laisser passer l’après-midi.
Finalement, Chamarande a réussi quelque chose d’assez rare : devenir populaire sans devenir banal.Plus au sud, Méréville demeure curieusement moins connu. Et c’est presque une injustice lorsque l’on se remémore son glorieux passé. Au XVIIIe siècle, Jean-Joseph de Laborde y fait aménager l’un des jardins pittoresques les plus extraordinaires de son temps.
Ici, le jardin devient théâtre. L’eau, les ponts, les rochers, les grottes et les fabriques composent une nature qui paraît spontanée alors que tout, ou presque, fut savamment imaginé. Là où Chamarande est entré dans les habitudes, Méréville conserve quelque chose de plus confidentiel. Il faut descendre presque aux portes de la Beauce pour aller à sa rencontre. Chamarande est le parc que beaucoup connaissent ; Méréville reste encore celui que l’on découvre.
L’histoire réserve même une jolie pirouette : plusieurs fabriques de Méréville ont rejoint Jeurre, à Morigny-Champigny. Comme si, dans la vallée de la Juine, même les monuments avaient eu envie de partir en promenade.Car la Juine constitue l’un des plus beaux fils conducteurs de cette Essonne des jardins. Du côté de Lardy, le parc Boussard nous entraîne dans l’univers de l’Art déco : géométrie, perspectives, élégance.
Son voisin, le parc de l’Hôtel de Ville, nous invite plutôt à rêvasser sur les bords de la rivière. Quelques pas suffisent pour changer d’univers : Boussard nous invite à regarder, la Juine à rêver.Étréchy et son parc de la Juine jouent une autre partition. Ici, ni majesté d’un grand domaine historique ni perfection d’un jardin savamment composé.
Le lieu conserve quelque chose de plus sauvage. La rivière se glisse entre les arbres, la végétation s’approche de l’eau et les feuillages fabriquent leurs propres perspectives. On est encore dans Étréchy et pourtant, en quelques pas, on s’en échappe un peu.C’est une autre manière d’aimer un parc : ne pas trop le discipliner. Un jardin secret doit bien conserver quelques herbes folles.
Nichée majestueusement dans la campagne du Gâtinais français, Courances fait de l’eau presque l’architecte de son domaine. Elle court, miroite et souligne les perspectives. Courson, lui, appartient davantage au royaume des grands arbres. Certains ont vu passer plusieurs générations d’hommes et seront probablement encore là lorsque nous aurons disparu.
Voilà l’une des vertus des vieux parcs : ils remettent assez vite nos petites urgences à leur juste place.Mennecy n’est pas peu fière de ses géants : le parc de Villeroy possède lui aussi des séquoias impressionnants. Devant eux, le promeneur retrouve cette délicieuse sensation de redevenir tout petit. Non loin de là,
Montauger offre un autre paysage : prairies, vergers, zones humides et oiseaux. Le jardin d’apparat cède alors la place à une nature que l’on observe et que l’on protège.Il faudrait encore pousser la grille de Saint-Jean-de-Beauregard, retrouver son château et son potager, évoquer Baville, Bandeville, le Saussay, et surtout Segrez, à Saint-Sulpice-de-Favières, témoin de la passion du XIXe siècle pour la botanique et les essences venues d’ailleurs.
À une époque où partir au bout du monde restait une aventure, acclimater un arbre lointain dans son domaine était déjà une manière de voyager.Certains de ces jardins sont aujourd’hui largement accessibles ; d’autres restent plus secrets.Les Journées européennes du patrimoine prennent alors tout leur sens. Elles permettent parfois de franchir des grilles habituellement fermées et de découvrir une perspective invisible depuis la rue, une allée ancienne, un bassin ou un arbre remarquable.
Car un parc se visite aussi comme un monument. Ses arbres, ses allées et ses perspectives racontent une époque aussi sûrement qu’une façade ou qu’un clocher.Du côté de Dourdan, le Parterre installe le jardin au cœur même de la cité. À proximité du château et de l’hôtel de ville, il appartient depuis longtemps au paysage familier des Dourdannais.
La ville offre ainsi un contraste savoureux entre son immense forêt et ce jardin apprivoisé : la forêt pour se perdre un peu, le Parterre pour se retrouver.En remontant vers le nord, l’Essonne devient progressivement plus urbaine. Mais la nature ne disparaît pas : elle change simplement de forme. Morangis, avec le parc Saint-Michel, illustre la destinée de ces anciennes propriétés devenues espaces publics.
Sainte-Geneviève-des-Bois possède presque une seconde géographie, dessinée cette fois par la nature : la Châtaigneraie, le parc Pablo-Neruda, le parc Pierre, le Bois des Trous, les bords de l’Orge… Un véritable archipel vert au milieu de la cité. Il y a quelque chose d’assez réjouissant à penser qu’un arbre planté jadis pour embellir le jardin de quelques-uns offre aujourd’hui son ombre à tous.
Plus loin, Athis-Mons profite de son relief, de ses coteaux, de l’Orge et de la Seine pour ménager des échappées inattendues vers la vallée. Juvisy-sur-Orge, profondément transformée par le chemin de fer, l’urbanisation puis les bombardements de 1944, rappelle combien la verdure devient précieuse lorsque la ville se resserre.
Viry-Châtillon et Grigny changent brusquement d’échelle avec leurs lacs et leurs étangs. L’horizon s’ouvre ; il suffit parfois de tourner le dos aux immeubles pour que la ville semble s’effacer. Draveil prolonge cette respiration avec la forêt de Sénart, les bords de Seine et le Port aux Cerises, où les grands espaces prennent encore davantage d’ampleur.
Et puis il y a Évry, que l’on résume trop facilement au béton et à la ville nouvelle. Le parc des Coquibus, les Tourelles ou le Mousseau rappellent pourtant une géographie plus ancienne, celle d’un territoire encore rural avant sa métamorphose. La ville nouvelle s’est installée dans un paysage qui, lui, ne l’était pas.
Corbeil-Essonnes, de son côté, conserve avec le parc de Chantemerle une respiration au cœur d’une vieille cité industrielle. Héritier d’un ancien domaine, il rappelle simplement que derrière les usines, les quartiers et les transformations de la ville, Corbeil a elle aussi gardé quelques grands arbres et un peu de son passé.Au fond, les parcs racontent beaucoup plus que l’histoire des jardins. Ils racontent celle de l’Essonne et de ses habitants.
Il y eut le parc du seigneur, puis celui de l’aristocrate, du financier et du grand bourgeois parisien. Le XIXe siècle se passionna pour les essences rares. Le XXe siècle ouvrit progressivement nombre de ces propriétés tandis que l’urbanisation inventait ses propres paysages : parcs municipaux, coulées vertes, bases de loisirs, berges aménagées et espaces naturels protégés.
Les usages changèrent avec eux. Les poussettes remplacèrent les équipages, les joggeurs les promeneurs endimanchés et les pique-niques les réceptions mondaines. Le jardin de quelques-uns était devenu celui de tout le monde.En quelques dizaines de kilomètres, on peut ainsi passer sous un séquoia à Mennecy, suivre la Juine à Chamarande, admirer les lignes de Boussard puis rêvasser au bord de l’eau à Lardy.
On retrouve une nature plus libre à Étréchy, les traces de Laborde entre Jeurre et Méréville, l’immensité de la forêt de Dourdan, les rives de l’Orge à Sainte-Geneviève ou le ciel qui se reflète dans les lacs de Viry.C’est peut-être cela, l’Essonne : un territoire qui sait encore devenir campagne.Il suffit de peu de chose. Quitter une route encombrée, franchir un portail, descendre vers une rivière.
Le bruit des voitures s’éloigne, les branches se rejoignent au-dessus de nos têtes et, soudain, le département change de visage. On n’est pourtant parti nulle part.Quelques centaines de mètres plus loin, les trains continuent de passer et la ville poursuit sa journée. Mais ici, une feuille tombe sur l’eau, un merle traverse une pelouse et un vieux séquoia continue tranquillement de compter les années.
Un soir, quelque part sur les bords de la Juine, un enfant lancera des cailloux dans la rivière. Un vieux monsieur retrouvera son banc. Deux amoureux ralentiront le pas sans même s’en apercevoir.Ils ne sauront peut-être rien de Laborde, des botanistes de Segrez ou des anciens propriétaires de ces domaines. Et ce ne sera pas très grave.Car les parcs possèdent cette étrange faculté de conserver la mémoire sans nous obliger à la connaître. Les villes grandissent, les routes se déplacent, les générations se succèdent.
Mais une allée demeure, une rivière poursuit son chemin et un arbre continue de pousser là où quelqu’un, parfois deux siècles plus tôt, avait décidé de le planter.Les hommes passent. Les arbres, eux, prennent leur temps.Et lorsque le soir descend sur Chamarande, que la Juine se faufile sous les feuillages d’Étréchy ou que le vent remue les grands arbres de Courson, une autre Essonne semble encore respirer sous celle des routes et des villes.
Une Essonne plus lente, plus secrète, presque silencieuse. Celle que l’on ne voit pas depuis la Francilienne ou la RN20. Celle qui attend simplement que l’on quitte la route.C’est peut-être cela, finalement, le véritable jardin secret de l’Essonne. Il était là depuis toujours. Encore fallait-il prendre le temps d’en pousser la grille.