CHRONIQUE 38

Les lavoirs de l’Essonne, la mémoire au fil de l’eau

Chalou-Moulineux.

Il fut un temps où l’Essonne lavait son linge en public. De la Juine à l’Orge, de l’Yvette à la Renarde, de l’École à la Chalouette, les lavoirs ponctuaient les rivières, les rus et les sources.On en trouvait aussi sur les rives de l’Essonne et de la Seine. Chaque village possédait le sien, parfois plusieurs, car l’eau courante n’était pas encore montée jusqu’aux robinets.

À Étampes, où six cours d’eau se faufilent entre les maisons, les lavoirs étaient particulièrement nombreux : Porte-Brûlée, Badran, boulevard Berchère, rue de l’Abreuvoir-du-Mouton ou le long de la Louette. Janville-sur-Juine en comptait au moins quatre ; Égly, trois. Milly-la-Forêt avait ceux du Coul’ d’Eau et de la Bonde. À Dourdan, ils s’égrenaient au bord de l’Orge et de ses canaux.

Certains appartenaient à la commune, d’autres à des particuliers, qui ne partageaient pas toujours volontiers leur coin de rivière.À Corbeil-Essonnes, ville de confluence, les lavoirs se tenaient à fleur d’eau sur les différents bras de l’Essonne, non loin des moulins, des barrages et des ateliers.Là, le linge des familles ouvrières côtoyait une rivière déjà affairée à faire tourner les roues de l’industrie. À Évry-Petit-Bourg, la municipalité fit construire un lavoir vers 1850. Peine presque perdue : les lavandières continuèrent à préférer la Seine.

Le progrès avait bâti un toit, mais les habitudes avaient la tête plus dure que les battoirs.

À Étréchy, le lavoir construit en 1814 était alimenté par la source des Corps-Saints. Sous la charpente, les femmes frottaient, rinçaient et battaient le linge, tandis que l’eau poursuivait son chemin vers la Juine. La rue des Lavandières en a gardé le nom ; elle n’a heureusement pas conservé les engelures.

Car le lavoir n’était pas seulement ce charmant décor que montrent les cartes postales. Les peintres et les photographes d’Étampes ou de Dourdan ont parfois composé de jolies scènes : linge blanc, reflets dans l’eau et silhouettes penchées sous les arbres.On croirait presque à une pastorale. Les intéressées, les mains plongées dans l’eau glacée et les genoux enfermés dans une caisse garnie de paille, auraient sans doute trouvé la poésie un peu humide.

Le travail des lavandières était dur, répétitif et laborieux. La grande lessive, appelée « buée », n’avait lieu que quelques fois par an.On utilisait les cendres, le savon, la brosse et le battoir. Il fallait transporter les draps, les faire bouillir, les tremper, les frotter, les tordre, les rincer puis rapporter le linge alourdi par l’eau.

Les dos se courbaient, les mains rougissaient et les rhumatismes arrivaient bien avant l’âge de la retraite. Certaines femmes lavaient pour leur foyer ; les blanchisseuses en avaient fait leur métier.Mais le lavoir était aussi un précieux lieu d’échanges et de convivialité. Dans une société où les femmes disposaient de peu d’espaces leur appartenant réellement, elles s’y retrouvaient entre elles, partageaient leurs nouvelles, leurs soucis, leurs recettes et leurs conseils.

On parlait des enfants, des récoltes, des maladies, des mariages et des absents. On riait, on chantait parfois, on s’entraidait pour soulever une pièce de linge trop lourde. Bien sûr, quelques réputations subissaient aussi un vigoureux rinçage, mais la solidarité l’emportait souvent sur les commérages.Le lavoir formait à sa manière un petit parlement féminin, sans ordre du jour ni procès-verbal, mais rarement à court de débats.

Autour de ces eaux laborieuses flottait tout un folklore. Les sources pouvaient guérir, protéger les récoltes ou annoncer les malheurs.Les récits évoquaient des dames blanches et des lavandières nocturnes occupées à laver le linceul de ceux dont la dernière heure approchait. Mieux valait donc éviter de rôder près du bassin après minuit.

À Chalou-Moulineux, la légende rejoint l’histoire. La Chalouette naît à la source Sainte-Apolline avant de se déverser dans un lavoir.

Patronne des douleurs dentaires, la sainte était aussi invoquée pour faire venir la pluie. Lorsque la Beauce se desséchait, les habitants descendaient en procession jusqu’au bassin, chantaient et trempaient leurs bannières dans l’eau. Les vitraux de l’église Saint-Aignan ont conservé le souvenir de ces cérémonies. Sainte Apolline devait ainsi veiller à la fois sur les dents, les moissons et le linge propre : un portefeuille de responsabilités que bien des élus hésiteraient aujourd’hui à accepter.

L’activité des lavoirs se maintint dans de nombreux villages jusqu’à la fin des années 1950, parfois au-delà. Puis l’eau courante entra dans les maisons.La lessiveuse, les détergents et surtout la machine à laver accomplirent leur révolution silencieuse. Les battoirs cessèrent de claquer, les brouettes ne descendirent plus vers la rivière et les lavoirs furent abandonnés, comblés ou transformés en remises. Beaucoup ont heureusement été restaurés.

Aujourd’hui, l’eau continue d’y couler, mais elle ne porte plus les voix, les rires et les confidences d’autrefois. Quelques pierres usées rappellent seulement les gestes répétés de générations de femmes. Nous admirons désormais comme un décor ce qui fut pour elles un travail harassant, mais aussi un rare espace de rencontre et de liberté.

Le progrès les a délivrées et personne ne souhaiterait vraiment revenir au battoir. Pourtant, devant un vieux lavoir désert, il arrive que l’on tende l’oreille. Dans le murmure de la source semblent revenir une chanson, un éclat de rire et quelques nouvelles du village. Puis les voix s’éloignent avec le courant. Le temps, lui aussi, fait sa lessive : il emporte les jours, rince les souvenirs et efface doucement les traces.