CHRONIQUE 39

TOUS LES CHEMINS MENENT A CORBEIL

Maintes routes de l’Essonne portent son nom. Elles descendent vers la rencontre de deux eaux, là où l’Essonne rejoint la Seine. « Étampes sème, Étréchy récolte, Corbeil moud », disait-on. Les grains arrivaient aux moulins, les farines repartaient vers Paris. De ce « grenier de Paris » demeurent les Grands Moulins, le port céréalier et les péniches qui passent dans la brume. Le mot corbillard vient lui aussi de Corbeil, dont les voitures transportaient autrefois des marchandises.

Aux Tarterêts, des traces préhistoriques rappellent que la ville appartient aux plus anciens lieux de présence humaine du département. Au Moyen Âge, Corbeil devient un puissant comté. Château, remparts et pont défendent le passage de la Seine ; Abélard y enseigne. Deux traités y sont signés : en 1258, Louis IX conclut un accord avec les ambassadeurs de Jacques Ier d’Aragon ; en 1326, la France et l’Écosse renouvellent leur alliance. La peste noire atteint ensuite cette cité ouverte aux voyageurs et aux échanges.

Le vieux Corbeil se retrouve autour du cloître et de Saint-Spire, ancienne collégiale devenue cathédrale en 1966. La collégiale Notre-Dame, aujourd’hui disparue, appartient elle aussi à son histoire religieuse. En 1656, Jacques Bourgoin, fils d’un boulanger de la ville, lègue sa maison et une rente pour fonder un collège où les jeunes de Corbeil et de ses faubourgs pourront étudier gratuitement. Plus tard, écoles et établissements catholiques continuent de prendre part à l’éducation des enfants : Sainte-Marie, le collège Saint-Spire et le lycée Saint-Léon en portent encore les noms.

Sur l’autre rive de l’Essonne, Essonnes suit longtemps sa propre vie. Bernardin de Saint-Pierre y possède une demeure ; Oberkampf contribue à son passé textile. Les deux communes ne fusionneront qu’en 1951, après avoir grandi côte à côte sans toujours se regarder. Au XIXe siècle, l’eau et le travail ont fait de leurs rives une ville-usine. Aux moulins et aux papeteries Darblay répondent l’imprimerie Crété, les balances Testut, les tuiles Gilardoni, les chemins de fer portatifs Decauville, la féculerie Doittau et les biscottes Exona. La ville ouvrière attire aussi les hommes d’argent : la dynastie Darblay hier, l’avionneur Serge Dassault bien plus tard.

Corbeil possède sa part de fantaisie. En 1898, Alfred Jarry et plusieurs amis louent, quai de l’Apport-Paris, une maison qu’ils baptisent le Phalanstère. L’année suivante naît la chambre de commerce de Corbeil, dont le ressort s’étend jusqu’à Étampes. Elle deviendra celle de l’Essonne avant de prendre, elle aussi, le chemin d’Évry.

Dans les rues, on fait ses courses rue Féray, rue Saint-Spire ou place du marché. On se retrouve à la foire, grand rendez-vous francilien de la rentrée aujourd’hui disparu, dans les cafés, aux guinguettes ou au cinéma. . Un tramway dessert Milly et le réseau menant vers Étampes. Près de la prison, devenue centre de semi-liberté, se trouve le tribunal dont seule subsiste la façade. À la Libération, Jean Bouvet, enfant du pays, fonde Le Républicain : d’abord journal de l’arrondissement de Corbeil, il deviendra celui de l’Essonne.

La ville étudie autant qu’elle travaille. Après le collège de Bourgoin, le cours privé Saint-Jean, fondé par Geneviève et Marcel Brouchon, marque des générations d’élèves. Installé en 1940 au château de Chantemerle, ce « cours Brouchon » est longtemps le seul établissement local permettant de préparer le baccalauréat sur place. Le lycée public n’ouvre qu’en 1958 ; il prendra plus tard le nom de Robert Doisneau. Le cours Saint-Jean poursuivra son activité jusqu’en 1975.

L’été, toute une autre ville descend à la baignade sur la Seine. Gabriel Menut et son épouse Alice surveillent les nageurs et apprennent à nager à des générations d’enfants. Président fondateur de la Fédération française des maîtres-nageurs sauveteurs, Gabriel Menut donnera son nom au stade nautique ouvert en 1967. Sur le fleuve, les rameurs de Corbeil affrontent ceux de Melun, leur jumelle de Seine. Le palais des sports, la gymnastique, le Théâtre du Campagnol et le festival de jazz prolongent cette vie collective.

La Seconde Guerre mondiale frappe le pont de Corbeil, lien entre les deux rives déjà plusieurs fois victime des conflits. Détruit en 1944, il est reconstruit après la Libération : le nouveau pont, inauguré en 1955, portera le nom de l’Armée Patton. Bombardée elle aussi, la féculerie Doittau est rebâtie par Francis Bouygues, pour l’un des premiers chantiers de son entreprise. IBM, présente à Essonnes dès 1941, poursuit son essor au Plessis-Chenet, où commence en 1964 la production de composants électroniques. Bouygues y construit également une usine. Le 12 avril 1960, l’inauguration du premier tronçon de l’autoroute du Sud entre Paris et Corbeil ouvre une nouvelle voie vers la ville. La Snecma, elle, occupe un site partagé avec Évry.

À la naissance de l’Essonne, Corbeil semble promise au rôle de capitale. Ancienne sous-préfecture de Seine-et-Oise et chef-lieu d’un vaste arrondissement débordant sur l’actuel Val-de-Marne, elle accueille provisoirement la préfecture. Dès 1967, plusieurs services prennent place dans une cité administrative provisoire aux Tarterêts. Ce quartier est ainsi l’un des berceaux humains et administratifs du département. Pourtant Évry, où les terrains disponibles permettent de bâtir une ville nouvelle, est préférée pour recevoir la préfecture définitive. Le choix a aussi sa dimension politique. La préfecture s’y installe en 1971 ; d’autres services suivent progressivement. Corbeil conserve sa sous-préfecture jusqu’en 2006, sans perdre le souvenir de ce déclassement.

Un second déclin s’amorce au même moment, plus douloureux encore pour les familles ouvrières. Les papeteries Darblay, auxquelles on doit le Sopalin, développent une partie de leurs activités en Normandie. Testut s’implante à Béthune après son rapprochement avec Aequitas en 1971. À Corbeil, certaines usines tournent encore, mais les difficultés s’accumulent. Après plus d’un siècle de prospérité industrielle, suppressions d’emplois, fermetures et chômage modifient peu à peu le visage de la ville.

Les grands ensembles des Tarterêts, de Montconseil et de La Nacelle avaient été construits pour répondre à la crise du logement. Le chômage et les difficultés sociales ont ensuite nourri l’image d’une ville « qui craint » ; faits divers et affaires électorales ont ajouté leurs clichés. Ils disent peu de Moulin-Galant, de Chantemerle, de la rive droite ou de ceux qui font vivre ces quartiers. Ils disent peu aussi des rappeurs et des footballeurs professionnels qui y ont grandi. Longtemps, Corbeil et Évry se sont regardées en rivales, dans un Clochemerle aussi tenace que dérisoire. Leur appartenance à Grand Paris Sud les rapproche aujourd’hui, tandis que Massy et le plateau de Saclay attirent à leur tour les ambitions du département.

Il faut alors marcher. Passer par la place du Trou-Patrix, retrouver le cloître Saint-Spire, imaginer les lavoirs sur l’Essonne et le canal de Châteaubourg. Revenir par la rue Saint-Spire et la rue Féray, où les vitrines d’hier restent dans les mémoires. Suivre le chemin de halage jusqu’au port Saint-Nicolas, puis traverser le pont de Corbeil, ce lien si souvent rompu et rétabli. Depuis la rive droite, les cygnes glissent sur la Seine devant la masse des Grands Moulins et l’hôtel de ville.

La foire s’est tue, les baignades ont quitté le fleuve, des ateliers et des administrations sont partis. Pourtant une rue familière, la maison où rêvait Jarry, le souvenir du cours Brouchon ou le reflet d’un moulin dans l’eau suffisent à faire revenir le vieux Corbeil. Lorsqu’une péniche s’éloigne dans la brume, on mesure combien l’histoire de l’Essonne se confond avec celle de cette ville de convergence et de confluences. Et l’on entend encore battre, sous le bruit du présent, le cœur d’une vraie ville.