CHRONIQUE 40

HISTOIRE DE CULTES AU PAYS DES ALGORITHMES.

L’Essonne naît sur le papier en 1964 et devient un département en 1968. Ses lieux de culte, eux, racontent une histoire bien plus ancienne. Les clochers des villages, les calvaires au bord des routes et les grands sanctuaires en portent les premières pages. Puis l’urbanisation, les migrations et la liberté de croire ont enrichi ce paysage. Entre la Beauce et la Seine, l’Essonne est devenue un carrefour des religions au cœur d’un territoire laïc et républicain.

À Saint-Sulpice-de-Favières, l’église paraît démesurée pour son village. On l’a surnommée « la plus belle église de tous les villages de France ». Sa chapelle des Miracles conserve une partie de l’édifice plus ancien et le souvenir d’un pèlerinage né autour de saint Sulpice. Selon la légende, l’évêque de Bourges aurait rendu la vie à un enfant noyé. Des siècles plus tard, l’abbé Fernand Boulard, curé du village dans les années 1930, contribue à remettre la chapelle en valeur. Il est aussi lié à la Jeunesse agricole catholique et à sa branche féminine, la JACF. Dans une Seine-et-Oise encore rurale, ces mouvements apprennent aux jeunes des campagnes à se réunir, à prendre la parole et à agir. La JAC devient en 1964 le Mouvement rural de jeunesse chrétienne, au moment où la société agricole change profondément.

Le catholicisme essonnien s’est également exprimé par l’étude, l’éducation et les grands rassemblements. À Bierville, près de Boissy-la-Rivière, Marc Sangnier, fondateur du Sillon, accueille en 1926 un congrès international pour la paix. À Étiolles, le Saulchoir fait rayonner la pensée dominicaine. Les écoles Saint-Charles, Jeanne-d’Arc et Saint-Spire participent, chacune dans sa ville, à la transmission d’une culture et d’une foi. Aujourd’hui, la maison du Chemin Neuf à Saint-Sulpice-de-Favières accueille des groupes et des retraites.

En 1966 est créé le diocèse de Corbeil-Essonnes. Mgr Albert Malbois en devient le premier évêque ; Saint-Spire, à Corbeil, est alors la cathédrale. À Longpont-sur-Orge, il trouve un sanctuaire capable de rassembler les fidèles du jeune diocèse. Le 31 mai 1969, il y proclame Notre-Dame-de-Bonne-Garde patronne et protectrice de celui-ci. L’évêché s’installe ensuite à Évry et le diocèse prend en 1989 le nom d’Évry–Corbeil-Essonnes. La cathédrale de la Résurrection s’élève dans la ville nouvelle ; Jean-Paul II s’y rend lors des Journées mondiales de la jeunesse de 1997. Entre-temps, la crise des vocations a transformé les paroisses : les prêtres sont moins nombreux, les laïcs assument davantage de responsabilités, tandis que de nouvelles églises, comme celle de Saint-Pierre-du-Perray, accompagnent la croissance des communes.

Il existe aussi une foi plus discrète, inscrite dans les chemins. Étampes garde les silhouettes de Notre-Dame-du-Fort, Saint-Basile, Saint-Gilles et Saint-Martin. Notre-Dame de Varennes, à Valpuiseaux, rappelle l’attachement aux sanctuaires de campagne. Les calvaires demeurent nombreux aux carrefours et à l’entrée des villages. À Étréchy, la Croix-Boissée domine le bourg ; la dévotion à Notre-Dame de Lourdes y a également laissé sa trace. La grotte de Sainte-Geneviève, la statue de sainte Apolline à Chalou-Moulineux et le Christ de Saclay appartiennent à cette géographie où la mémoire locale rencontre parfois la légende. Saint Corbinien, né sur le territoire de l’actuel département avant de partir évangéliser la Bavière, rappelle quant à lui que les chemins de foi ont toujours dépassé les frontières.

Deux itinéraires conduisant vers Compostelle traversent ou abordent l’Essonne : la voie de Tours et le parcours francilien rejoignant la voie de Vézelay. Le marcheur d’aujourd’hui dispose d’un téléphone pour se guider. Il éprouve pourtant la même lenteur que ses prédécesseurs, le même besoin d’une halte et, parfois, d’une parole échangée.

Le protestantisme possède lui aussi ses lieux et ses voix. Les temples de Corbeil-Essonnes et de Palaiseau accueillent des communautés de l’Église protestante unie. Le temple de Corbeil ouvre également ses portes à d’autres assemblées chrétiennes. Les Églises évangéliques sont présentes notamment à Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes, Massy, Palaiseau et Étampes. Leurs cultes, la lecture de la Bible, le chant et la vie des groupes témoignent d’une diversité souvent peu visible depuis la rue : un lieu de prière peut être un bâtiment ancien aussi bien qu’une salle aménagée dans un quartier récent.

Le Judaïsme s’organise autour de synagogues et de communautés implantées notamment à Massy, Évry, Savigny-sur-Orge et dans le secteur de Vigneux, Draveil et Montgeron. Leurs fêtes, l’étude et la transmission familiale inscrivent dans le présent une histoire parfois éprouvée par les départs et les exils. À Étampes aussi, une communauté juive participe à la vie de l'actuel Sud-Essonne depuis le moyen-äge. Ces lieux rappellent qu’une religion se reconnaît autant à ses rencontres et à ses générations qu’à l’architecture de ses édifices.

L’islam occupe une place importante dans l’Essonne contemporaine. La grande mosquée d’Évry-Courcouronnes, celle de Corbeil-Essonnes et les lieux de prière d’Étampes accueillent des fidèles aux origines et aux parcours variés. On y vient pour la prière, mais aussi pour apprendre, transmettre et se retrouver lors des fêtes. À Évry-Courcouronnes, la pagode Khánh Anh offre aux bouddhistes un autre espace de recueillement et d’enseignement. À Sainte-Geneviève-des-Bois, le cimetière russe et son église orthodoxe conservent, au milieu des bouleaux, la mémoire de ceux qui ont dû quitter leur pays sans abandonner leur foi.

Cette diversité ne raconte pas une seule histoire, ni une croyance partagée par tous. La laïcité garantit à chacun la liberté de pratiquer une religion, d’en changer ou de n’en suivre aucune ; la République donne à tous une même place dans la cité. C’est dans ce cadre que les rencontres deviennent possibles, avec leurs questions, leurs désaccords et leurs gestes de voisinage.

L’Essonne des routes rapides, des laboratoires et des algorithmes possède ainsi une autre carte, plus lente à déchiffrer. Elle va d’une pierre usée au bord d’un champ à une salle de prière ouverte dans une ville nouvelle. Le soir, quand les lumières s’allument derrière ces portes différentes, elles ne brillent pas toutes de la même façon. Mais chacune laisse espérer qu’au-delà des murs et des mots, nous saurons encore trouver un chemin les uns vers les autres.