CHRONIQUE 41
ON DIRAIT LE SUD.... ESSONNE


Depuis Massy ou Montgeron, communes situées dans la partie septentrionale du département, le Sud-Essonne paraît parfois bien loin. Étampes ? On connaît le nom, aperçu sur un panneau ou affiché à l’avant d’un train. Au-delà, la carte devient parfois moins familière. Depuis Étampes, le regard s’inverse : le nord du département semble déjà appartenir à la grande agglomération parisienne. Bien que possédant le même numéro sur les plaques d’immatriculation, on n'a pas toujours le même horizon.
Qui habite ce territoire ? Des habitants attachés à leur commune, des familles installées depuis plusieurs générations, mais aussi des rurbains venus chercher davantage d’espace tout en conservant leurs activités franciliennes. Tous sont essonniens et franciliens ; certains se reconnaissent volontiers comme Sud-Essonniens. Cette appartenance exprime un rapport aux lieux habités et que le mot « Parisien », trop vague, traduit mal. Vu d’Angerville, Paris reste une destination, pas une adresse.
Qu’est-ce que le Sud-Essonne ? Un territoire géographique et vécu, plutôt qu’une division administrative. Il incarne la rencontre de trois régions naturelles dont nous avons parlées lors de précédentes chroniques : le Hurepoix, la Beauce et le Gâtinais français. Le premier apporte ses vallons, ses bois et ses villages ; la deuxième ouvre ses vastes horizons céréaliers ; le troisième mêle cultures, massifs boisés et paysages de grès. Les vallées de la Juine, de la Renarde, de l’Essonne et de l’École nuancent cet ensemble, accueillant jardins, anciens moulins et bourgs établis au bord de l’eau.
L’Essonne possède ainsi deux visages, sans qu’une frontière nette les sépare. Le nord, davantage urbanisé, conserve par endroits des paysages agrestes qui résistent à la poussée des constructions. Le sud voit progresser lotissements, quartiers collectifs et zones d’activité. Sur leurs marges, les deux se mêlent : la terre cultivée côtoie le béton sans avoir tout à fait dit son dernier mot.
Où commence le Sud-Essonne ? Aucun panneau ne permet de trancher. Son principal repère administratif est l’arrondissement d’Étampes, auquel s’ajoutent, selon les contours retenus, une petite frange de celui de Palaiseau et la partie méridionale de celui d’Évry. L’Étampois, le Dourdannais, Étréchy et ses environs, les secteurs de La Ferté-Alais et de Milly-la-Forêt en constituent les principaux points d’ancrage.
Boissy sous st Yon, intégré à l'Arpajonnais peut se targuer d'être une porte d'entrée indéniable tandis que Mennecy occupe une position intermédiaire, entre les pôles urbains d’Évry et de Corbeil et les campagnes du Val d’Essonne suggère déjà son intention de flirter avec le Sud-Essonne. Le pays de Limours, poche de résistance agricole nichée dans le nord-ouest, présente néanmoins avec lui de fortes ressemblances paysagères, en outre intégré en grande partie au grand canton de Dourdan qui englobent également les anciens cantons du sud (Etréchy, St Chéron).
Ce territoire s’ouvre ainsi dans plusieurs directions. Étampes se situe sur l’axe Paris–Orléans, Milly-la-Forêt regarde vers Fontainebleau, et Dourdan vers Rambouillet ou Chartres. Ces orientations entretiennent des relations de voisinage et des échanges au-delà des limites départementales. L’influence d’Orléans devient surtout sensible à l’extrême sud ; celle de Chartres sur les marges occidentales. Paris conserve son attraction, mais toutes les routes ne conduisent pas à la capitale.
Combien représente-t-il ? Dans une définition large réunissant l’Étampois, le Dourdannais, Entre Juine et Renarde, les Deux Vallées et le Val d’Essonne, on peut retenir un ordre de grandeur d’environ 1 100 kilomètres carrés et 180 000 habitants. Cela correspond à près de 60 % de la superficie départementale pour quelque 14 % de sa population. Ces estimations dépendent bien sûr du périmètre choisi et ne constituent pas les chiffres officiels d’un territoire aux limites fixes. Elles montrent toutefois combien les espaces agricoles et boisés occupent une place majeure dans le sud.
Comment y vit-on ? Avec la campagne à proximité. Elle commence parfois au bout d’une rue, derrière une école ou après le dernier rond-point, cet équipement auquel notre époque semble tenir tout particulièrement. Les cultures et les bois séparent encore les communes et ouvrent le regard.
Un Parisien ou un Altoséquanais découvrant les lieux lâchera peut-être : « Oh là là, c’est loin de Paris ! » Celui qui habite ici mesure autrement les distances : les bois sont au bout du chemin, le jardin derrière la maison. Tout dépend de ce que l’on souhaite avoir près de chez soi.
Pour les rurbains, le Sud-Essonne offre un havre de campagne et la promesse d’une autre qualité de vie. Au détour d’une vallée ou dans le silence d’un village, certains endroits semblent être situés à des centaines de kilomètres de Notre-Dame. La carte affirme le contraire, mais le paysage possède ses propres distances.
Cette vie a néanmoins ses contraintes. A défaut de ligne SCNF, la circulation routière peut rendre les déplacements laborieux. Certains villages n’ont plus de commerces et disposent de peu de services de proximité. Acheter son pain, consulter un médecin ou accomplir une démarche impose alors de prendre la voiture. Le calme se paie parfois en kilomètres. Avec l’âge, ou lorsqu’on ne peut plus conduire, cette dépendance peut devenir une cause d’isolement.
La ligne C relie notamment Étréchy, Étampes et Dourdan à Paris et règle une partie des journées. Pourtant, une desserte ferroviaire de banlieue ne crée pas une continuité urbaine. Ici, la « grande banlieue » désigne une relation souvent quotidienne avec la capitale et sa proche banlieue, sans donner au territoire exactement le visage des agglomérations de Mantes, de Melun ou de Meaux, toutes aussi éloignées mais bien plus peuplées.
Pourquoi cette identité particulière ? Parce que le Sud-Essonne possède ses propres pôles et ses propres habitudes. Étampes peut être regardée comme sa capitale historique et symbolique, grâce à son passé de ville royale, son patrimoine, ses commerces et ses services. Dourdan et Milly conservent toutefois leur rayonnement.
Étampes est aussi une ville trait d’union entre l’Île-de-France et les territoires voisins de la Beauce. On serait tenté de dire « la province », mais ce mot un peu usé rassemble tout ce qui se trouve au-delà de Paris dans un même vaste ailleurs. Les trains regardent vers la capitale mais également vers Orléans via le TER , les routes s’ouvrent vers les plaines. Ses quartiers collectifs et ses zones commerciales lui donnent parfois des airs de banlieue ; son centre ancien rappelle une cité depuis longtemps installée dans son pays. Ni son patrimoine ni ses difficultés sociales ne suffisent, seuls, à la résumer.
Évry-Courcouronnes tient une place différente. Préfecture et siège des institutions départementales, elle constitue un repère administratif, sans être le centre de gravité quotidien de tout le Sud-Essonne. Les habitants organisent aussi leur vie autour des villes et des bourgs proches. Cette relative autonomie n’a jamais signifié l’isolement : jadis, Étampes entretenait notamment des liens économiques privilégiés avec Corbeil autour du commerce des grains de Beauce, reliant les plaines agricoles aux activités de la vallée de la Seine.
Le terme « Île-de-France » convient donc mieux que l’expression « région parisienne », souvent chargée de clichés urbains. Il reconnaît une région où coexistent métropole, petites villes, villages et campagnes.
Cette diversité reste parfois méconnue à l’intérieur même du département. Savigny-sur-Orge et Méréville appartiennent donc à des horizons quotidiens différents. On connaît les stations de sa ligne, les commerces de son quartier et les routes de son travail ; le reste demeure une géographie de panneaux. Le nord peut réduire le sud à une campagne lointaine, tandis que le sud oublie les espaces naturels et les identités locales du nord.
La politique ajoute ses propres point de couture à ce patchwork électoral . Étréchy partage sa circonscription législative avec Brétigny, Arpajon, Dourdan et Saint-Chéron, tandis que Mennecy est curieusement regroupée avec Étampes, La Ferté-Alais et Milly. Les cantons dessinent encore d’autres contours. La carte électorale et celle des paysages ne se superposent pas sans faire quelques plis.
L’essentiel est que les besoins du territoire soient entendus : soins, commerces, services, déplacements entre bourgs, agriculture et patrimoine. L’origine d’un élu compte moins que sa connaissance des lieux et son écoute des habitants. Encore faut-il parcourir les villages autrement qu’au rythme du calendrier électoral. Ici le "labourage de terrain" est un passage oublié pour un élu. On a pu aussi constater l'attrait récent plus marqué de certains élus du Nord venant battre la campagne au Sud, ...
Ici, l’avenir peut se construire autour d’une école qui reste ouverte, d’un commerce qui revient, d’un trajet facilité ou d’une ferme qui se transmet. Préserver les paysages et permettre d’y vivre à tous les âges sont deux ambitions qui doivent avancer ensemble.
Au-delà des dernières maisons, les champs s’ouvrent encore. Un clocher dépasse des arbres, une rivière passe sous un vieux pont, le train poursuit sa route vers Paris. Il reste des lieux à protéger, des liens à renouer et des chemins à partager. L’Essonne a deux visages ; elle peut leur offrir un avenir commun.