CHRONIQUE 42

GRIGNY, AU DELA DES CLICHES.

Située à une trentaine de kilomètres au sud de Paris, Grigny porte une réputation lourde, largement relayée par les médias : pauvreté, grands ensembles dégradés, faits divers et nuits d’émeute. Souvent présentée comme « la ville la plus pauvre de France », elle a figuré en tête des communes métropolitaines de plus de 20 000 habitants dans les classements cités par l’Observatoire des inégalités, avec un taux de pauvreté avoisinant 45 %.

Son homonyme de la métropole lyonnaise est devenue Grigny-sur-Rhône en janvier 2025, après une démarche destinée à éviter les confusions entre communes. Mais la Grigny essonnienne mérite, elle aussi, d’être reconnue pour ce qu’elle est : une ville dont l’histoire dépasse largement les images attachées à ses quartiers.

Sur le coteau, le vieux bourg subsiste autour de l’église Saint-Antoine–Saint-Sulpice, dont les origines remontent au Moyen Âge. Longtemps, les champs, les vignes et les chemins descendant vers la Seine composent son horizon. Puis l’exploitation de la meulière et du sable lui donne une vocation industrielle, particulièrement affirmée au début du XXᵉ siècle.

La famille Piketty, d’origine italienne, fournit des matériaux aux constructions parisiennes et marque durablement le territoire. Propriétaire de la Ferme Neuve, elle compte notamment René Piketty, maire de 1925 à 1944 et arrière-grand-père de l’économiste Thomas Piketty.

Les carrières attirent une main-d’œuvre venue du nord de l’Italie, notamment de la région de Schio. Les ouvriers arrivent pour travailler, puis font venir leurs familles. En 1931, près de la moitié de la population est d’origine italienne : Grigny devient une « Petite Italie », dont les souvenirs familiaux et certains noms de rues perpétuent la mémoire.

Les sablières laissent aussi un héritage inattendu : les lacs partagés avec Viry-Châtillon, qui représentent près de cent hectares d’eau répartis en six bassins reliés. Dès les années 1950, camping, baignade et activités nautiques animent leurs rives. Aujourd’hui, si la baignade est interdite, les berges accueillent les promeneurs et offrent un refuge à la biodiversité. L’industrie a creusé le paysage ; la nature lui a donné une nouvelle vie.

Dans ce Grigny encore villageois, Sidney Bechet trouve un lieu où se ressourcer. Installé dans les années 1950, le musicien de La Nouvelle-Orléans, devenu une figure du jazz à Saint-Germain-des-Prés, apprécie notamment la pêche. Le centre culturel communal porte désormais son nom. À la même époque, des militaires américains et leurs familles résident également dans la commune, dans le contexte de la présence de l’OTAN en France.

Le bouleversement décisif survient à la fin des années 1960. D’environ 3 000 habitants en 1968, Grigny passe à près de 25 000 en 1975 : sa population est multipliée par plus de huit en sept ans. Deux opérations immobilières expliquent cette croissance spectaculaire : la Grande Borne et Grigny 2, conçues pour répondre au besoin massif de logements en région parisienne.

Construite entre 1967 et 1971 sur quelque 90 hectares, à cheval sur Grigny et Viry-Châtillon, la Grande Borne porte la signature d’Émile Aillaud. L’architecte, également à l’œuvre à Forbach, Chanteloup-les-Vignes et Nanterre, défend une conception ambitieuse du logement social : offrir une qualité esthétique et un cadre adapté à la vie des enfants.

Bâtiments relativement bas, courbes, façades colorées, places et cheminements piétons dessinent un paysage qui se distingue des alignements de barres et de tours. Sculptures et mosaïques introduisent l’art dans le quotidien. Les deux pigeons monumentaux de François-Xavier Lalanne, réalisés en 1970, deviennent les emblèmes du quartier.

La cité accueille notamment des familles venues des îlots insalubres du XIIIᵉ arrondissement de Paris, déplacées par les opérations de rénovation de la capitale. Elles gagnent le confort moderne, mais quittent leurs voisins, leurs habitudes et leurs repères. Pour certaines, l’amélioration matérielle s’accompagne d’un profond déracinement.

L’inventivité architecturale ne suffit cependant pas à prévenir les difficultés. L’enclavement entre de grandes voies routières, l’insuffisance des équipements et la concentration de ménages modestes fragilisent progressivement le quartier.

De l’autre côté de l’autoroute A6, Grigny 2 propose une autre promesse : accéder à la propriété dans une immense copropriété d’environ 5 000 logements, avec des équipements et une desserte ferroviaire vers Paris. La gare de Grigny-Centre ouvre le 16 février 1974 ; la nouvelle ligne est prolongée jusqu’à Corbeil-Essonnes en décembre 1975, en desservant la ville nouvelle d’Évry. Elle sera ensuite intégrée au RER D.

Mais cette modernité se heurte, elle aussi, à de graves déséquilibres. Charges élevées, impayés, dégradation des bâtiments et pratiques des marchands de sommeil compromettent le fonctionnement de la copropriété. Deux modèles d’habitat différents finissent ainsi par rencontrer une même urgence : réhabiliter les logements et améliorer les conditions de vie.

Les émeutes, notamment celles de 2005 et de 2023, laissent des blessures durables et renforcent la stigmatisation de la commune. La proximité de la prison de Fleury-Mérogis nourrit parfois les amalgames avec une Essonne réduite à ses cités sensibles. Ces représentations occultent pourtant la diversité des parcours et la vie quotidienne d’une population où se côtoient près d’une centaine de nationalités, dans le prolongement d’une histoire migratoire bien antérieure aux grands ensembles.

Autrefois appelés Grignards, les habitants sont aujourd’hui généralement désignés comme Grignois. La jeunesse participe à l’identité locale, notamment par ses expressions, ses références musicales et ses usages de la langue. Nourri d’influences multiples, ce parler varie selon les groupes et les générations ; certaines expressions circulent au-delà des quartiers grâce au rap et aux réseaux sociaux.

Le cinéma apporte d’autres regards sur la ville. En 1971, Pierre Gautherin tourne à la Grande Borne le téléfilm Le Père Noël est en prison. L’année suivante, La France défigurée présente le quartier et l’œuvre d’Aillaud. Grigny figure aussi parmi les lieux de tournage d’Elle court, elle court la banlieue, de Gérard Pirès, sorti en 1973, puis de Mon pote, de Marc Esposito, en 2010.

Place de la Treille, l’ancien cinéma installé dans un bâtiment circulaire appartient à la mémoire collective. En 2025, alors que sa démolition est annoncée, le réalisateur Djigui Diarra entreprend d’en raconter l’histoire à travers les témoignages des habitants.

Issu de la Grande Borne, il rejoint ces personnalités dont les parcours éclairent autrement Grigny. Sandrine Bonnaire y a passé l’essentiel de sa jeunesse et fréquenté le collège Jean-Vilar. Golo et Ritchie, connus sur les réseaux sociaux puis grâce à leur documentaire sorti en 2024, donnent à voir l’amitié, l’humour et la vie du quartier. Cette même année, ils portent la flamme paralympique dans la commune.

Grigny demeure également une ville de travail. Au nord, entre la Seine et la nationale 7, s’étend la zone industrielle des Noues de Seine ; au sud, celle des Radars complète le tissu économique. Le dépôt pétrolier de la CIM, construit en 1963, et l’usine Coca-Cola, implantée depuis 1986, prolongent cette histoire industrielle. Le raccordement de cette dernière à la géothermie, célébré en septembre 2025, témoigne aussi de l’évolution des activités et des équipements.

Philippe Rio connaît la Grande Borne depuis la petite enfance : ses parents s’y installent alors qu’il n’a que six mois. Devenu maire communiste de Grigny en 2012, il reçoit en 2021 le prix World Mayor de la City Mayors Foundation, notamment pour son action contre la pauvreté.

Réhabilitation des logements, services de proximité, géothermie et transports participent à la transformation de la ville. Depuis décembre 2023, le tram-train T12, reliant Massy à Évry-Courcouronnes, offre une nouvelle desserte, notamment à la station Ferme Neuve. Le projet de cœur de ville cherche, quant à lui, à rapprocher des quartiers longtemps séparés.

L’appartenance à Grand Paris Sud Seine-Essonne-Sénart, depuis 2016, inscrit ces évolutions dans un territoire partagé avec Évry-Courcouronnes, Corbeil-Essonnes et les communes de Sénart. L’avenir de Grigny dépend aussi de ces liens avec les emplois, les établissements d’enseignement et les équipements de l’agglomération.

Sortir des clichés exige de regarder les difficultés sans leur abandonner tout le récit. À Grigny, des habitants travaillent, des associations accompagnent, des enfants apprennent et des talents émergent. Chaque logement réhabilité, chaque parcours soutenu et chaque espace partagé ouvre une possibilité.

Entre ses lacs, son vieux village et ses quartiers populaires, la commune possède une mémoire à transmettre et des forces à réunir. Rien n’est fatal : une réputation ne constitue pas un destin. L’histoire de Grigny reste ouverte, et l’espoir prend forme lorsque ceux qui y vivent trouvent les moyens de construire leur avenir ensemble.