CHRONIQUE 43

CINEMA D'HIER ET D' AUJOURD'HUI

Naguère, presque chaque ville, et même certains villages de notre Essonne, possédait son cinéma. C’était encore l’époque de la Seine-et-Oise, bien avant les multiplexes, les plateformes numériques et l’omniprésence de cette étrange lucarne qu’on appelait la télévision. Les salles portaient des noms parfois pompeux, mais qui avaient fière allure : le Palace, le Rex, le Royal, le Trianon, le Français, la Renaissance, l’Excelsior ou encore la Salle Jeanne-d’Arc.

On allait au cinéma le samedi soir, le dimanche après-midi et parfois le jeudi, jour de congé des écoliers jusqu’en 1972 puis le mercredi. Les films arrivaient souvent plusieurs semaines après leur sortie parisienne. Il fallait patienter, mais cela ne semblait déranger personne.

Les séances débutaient parfois par les actualités, suivies d'un dessin animé, de bandes annonces et de publicités. Je me souviens de ces réclames pour les commerçants du voisinage : garagistes, bouchers, cafetiers, marchands de meubles ou d’électroménager. Le cinéma faisait aussi vivre le commerce local. Derrière le guichet, la caissière vendait les billets. L’ouvreuse accompagnait les retardataires avec sa lampe électrique, tandis que le projectionniste officiait dans sa cabine. Tout un petit monde aujourd’hui disparu.

À Corbeil et Essonnes, réunies administrativement en 1951, on compta jusqu’à cinq cinémas, parmi lesquels le Rex, le Feray Palace, le Stella et l’Eden, devenu l’Arcel en 1972. Les autres disparurent progressivement au cours des années 1970 et 1980. L’Arcel, lui, a traversé les décennies, non sans difficultés, grâce notamment à la mobilisation des élus locaux, devenant à ce jour la plus ancienne salle du département.

Étampes, capitale historique du Sud-Essonne, n’était pas en reste. Le Casino, ouvert en 1912, fut détruit lors des bombardements de 1944. Le Stevens, apparu en 1915, devint l’Alhambra en 1923, avant de fermer en 1970. La Rotonde, ouverte en 1952, continue de faire les beaux soirs cinéma de la ville tandis que Le Royal résista jusqu’en 1979 et le Club jusqu’en 1989.

Dans les bourgs ruraux, le cinéma avait également trouvé sa place. Pussay possédait le Jeanne-d’Arc, inauguré le 14 mai 1922. Rénové en 1967, il ferma pourtant trois ans plus tard en 1970, pourtant ce cinéma de patronage catholique avait vu les choses en grand, passant même au Cinémascope en 1957 et proposa une programmation autant éclectique qu'ambitieuse, du western à la comédie sans oublier les grandes fresques dramatiques.

Milly-la-Forêt avait  le Renaissance, rue Jean-Cocteau, dont la dernière séance eut lieu en 1988 et resta plusieurs décennies sans salle obscure jusqu' à ce qu'un nouvel ensemble cinématographiquea depuis ouvre ses portes récemment en périphérie, sur la route de Maisse, autre commune qui possédait autrefois un cinéma surnommé « La Girafe ».

À Méréville, la salle Gauron, dépendance de l’Hôtel du Parc, accueillait aussi bien des spectacles que des projections. C’est là que Jean-Louis Bory, enfant du pays, futur critique cinématographique au Nouvel Observateur et au Masque et la Plume, découvrit le septième art mais finit par disparaitre dans les années 70. Dourdan possédait notamment le Trianon-Palace, avant que le Parterre ne perpétue cette tradition dans un bâtiment datant de 1987.

Mais c’est naturellement à Étréchy que mes souvenirs sont les plus précis. En 1973, j’avais onze ans. Je venais d’Évry, ville nouvelle encore en chantier, qui ne possédait pas alors de cinéma (le complexe de l'Agora n'ouvrira qu'en 1975). Chez nous, la télévision était absente, faute d’une réception convenable. J’avais donc pris l’habitude d’écouter beaucoup la radio et de fréquenter les salles obscures. Chaque samedi soir, ou presque, je me rendais au Studio Saint-Just, anciennement l’Ermitage. On y projetait notamment des films en version originale, ce qui n’était pas si courant dans une petite ville.

Je revois surtout la rue du Gord, animée par les deux séances du soir. Les spectateurs se croisaient devant l’entrée, certains attendaient leurs amis, d’autres s’attardaient au café voisin. Cette rue, aujourd’hui bien tranquille, connaissait alors une animation qu’on a peine à imaginer.

Plus au nord, les cinémas étaient également nombreux. Athis-Mons comptait deux salles, Brunoy possédait son Palace, rue de la République, tandis que Yerres avait le Triomphe, fermé en 1967. À Savigny-sur-Orge, l’Excelsior, ouvert en 1935, poursuivit ses projections jusqu’en 2008. Draveil avait son Central puis a eu l'Orangerie, Montgeron son Cyrano. Tout cela rappelle l'émission-culte d'Eddy Mitchell "La dernière séance",  véritable ode au cinoche de quartier en banlieue....

Arpajon connut le Cinéma-Théâtre de l’Union, boulevard Aristide-Briand, dirigé par Georges Lamory. Devenu notamment le Stars, l’établissement ferma en janvier 2020. Après une rénovation bénéficiant de 500 000 euros de soutien public, il rouvrit en octobre 2022 sous l’enseigne Première Cinémas. Nouvelle fermeture en mars 2025, puis réouverture en 2026. Un parcours chaotique qui illustre les difficultés de ces salles, confrontées notamment à la concurrence du Kinepolis de Brétigny-sur-Orge.

À Sainte-Geneviève-des-Bois, les 4 Perray, avenue Gabriel-Péri, avaient une histoire remontant à 1924. Leur fermeture, le 23 avril 2024, après un siècle d’existence, a marqué la disparition d’un autre témoin de cette époque, un quasi-centenaire qui n'a pas résisté aux difficultés du moment même si un projet de réouverture est à l'étude.

Pourquoi cette véritable hécatombe ? Les raisons sont multiples: la télévision porta les premiers coups, particulièrement à partir des années 1960. Puis vinrent le magnétoscope, les vidéo-clubs,  les chaînes privées, le DVD et, plus récemment, les plateformes numériques.

Mais il serait trop facile de tout mettre sur le dos de ces médias. Les charges d’exploitation, la modernisation des équipements, les normes de sécurité et surtout la concurrence des grands complexes ont eu raison de nombreux établissements familiaux.

Les villes elles-mêmes ont changé. Les centres commerciaux et les zones d’activités attiraient désormais les consommateurs vers les périphéries. Le cinéma, autrefois situé au cœur de la commune, a progressivement le même chemin, même si quelques salles continuent à jouer la carte du "cinéma art et essai", s'essayant même à la projection en VO.

Ainsi, la mémoire des écrans noirs de nos nuits blanches, comme le chantait Nougaro a vu certaines salles transformées en commerces, en garages ou en logements. D’autres ont été simplement simplement démolies...

Heureusement, toutes n’ont pas disparu. Le Ciné 220 de Brétigny-sur-Orge, l’Arcel de Corbeil-Essonnes ou le Parterre de Dourdan témoignent d’une volonté de maintenir une offre cinématographique de proximité. Bièvres a également connu les séances du Ciné-Club du Val de Bièvre et du Centre culturel Louis-Ratel, sans que le projet de multiplexe envisagé au début des années 2000 aboutisse.

Mais le modèle économique a profondément changé. Là où des exploitants privés parvenaient autrefois à faire vivre leur salle, les collectivités doivent désormais intervenir financièrement, parfois très largement. Ce soutien peut se justifier au nom de la culture, mais il pose aussi la question du coût pour le contribuable et de la viabilité de certains équipements.

Le cas d’Arpajon montre qu’une rénovation coûteuse ne suffit pas à garantir le retour durable des spectateurs. Je ne prétendrai pas que tout était mieux autrefois. Les salles étaient parfois inconfortables, les copies fatiguées, la programmation limitée et les films arrivaient avec retard et les horaires statiques, aujourd'hui les créneaux horaires sont plus larges, s'adaptant aux changements de comportement des spectateurs.

Mais il existait quelque chose que les grands complexes modernes ont bien du mal à remplacer : cette proximité, cette familiarité, cette habitude de retrouver les mêmes visages au même endroit, chaque semaine.Aujourd’hui, nous disposons de milliers de films à portée de télécommande. Nous pouvons regarder ce que nous voulons, quand nous voulons, sans même quitter notre fauteuil.

Et pourtant, je repense parfois à mes samedis soir de 1973, à la rue du Gord, aux lumières du Studio Saint-Just et au café voisin. Nous avions moins de choix, mais peut-être davantage de plaisir à attendre la séance suivante. Car, finalement, le cinéma était aussi une manière de faire vivre nos petites villes. Et c’est sans doute cela qui me manque le plus.