CHRONIQUE 44

IL ETAIT UNE FOIS CHAMARANDE

Il est des villages dont la notoriété dépasse largement leur population. Chamarande, avec son millier d'habitants, en est un bel exemple. Entre Étréchy et Lardy, dans la vallée de la Juine, cette petite commune du Hurepoix possède l'un des domaines les plus remarquables de l'Essonne. Mais réduire Chamarande à son château serait oublier son passé agricole, ses villégiatures, ses grandes familles, son patrimoine villageois et cette forêt qui domine la commune, sans oublier quelques personnages qui ont marqué son histoire.

Car Chamarande, c'est tout cela à la fois : une ancienne demeure aristocratique, un haut lieu du scoutisme français, une étonnante expérience sociale, un patrimoine naturel préservé et, aujourd'hui, un immense espace de culture et de détente ouvert à tous. Une singulière destinée pour un village qui n'a jamais compté beaucoup d'habitants !

À l'origine, Chamarande s'appelait Bonnes. En 1654, Pierre Mérault, ancien fermier de la gabelle enrichi et anobli, fait édifier par Nicolas de l'Espine un château de style Louis XIII, associant briques rouges, pierres claires et hautes toitures d'ardoise. En 1685, Louis XIV autorise son nouveau propriétaire, Clair-Gilbert d'Ornaison, à rebaptiser le village Chamarande, du nom d'une terre familiale située dans le Forez. Voilà comment une petite commune du Hurepoix hérite d'un nom venu de plusieurs centaines de kilomètres !

Au XVIIIe siècle, les Talaru embellissent considérablement le domaine. L'architecte Pierre Contant d'Ivry participe à l'aménagement des jardins, de l'orangerie et du buffet d'eau. Les grandes perspectives classiques laissent progressivement davantage de place aux allées sinueuses, aux bosquets, aux arbres majestueux et aux pièces d'eau. Une île artificielle contribue à donner au parc cette atmosphère romantique qui fait encore aujourd'hui une partie de son charme.

Un peu à l'écart des grandes allées, le pavillon du Belvédère constitue l'une des curiosités du domaine. Édifié au XVIIIe siècle, ce petit bâtiment, que l'on pourrait prendre pour un pavillon de chasse, était notamment destiné aux distractions des propriétaires. On pouvait y admirer le paysage, s'y retrouver pour une collation ou écouter de la musique.

Son relatif isolement lui confère aujourd'hui un charme particulier. Loin des grandes pelouses et de l'animation des abords du château, il rappelle cette époque où les domaines aristocratiques étaient aussi des lieux de loisirs et de divertissements. Des graffitis laissés par des soldats américains pendant la Seconde Guerre mondiale témoignent également d'un épisode plus mouvementé de son histoire.

Car Chamarande possède cette particularité : derrière son apparente tranquillité, chaque bâtiment semble avoir quelque chose à raconter.Au XIXe siècle, le château devient la propriété du duc de Persigny, fidèle de Napoléon III et ministre de l'Intérieur. Son influence contribue à la modernisation du village. Si le chemin de fer traverse Chamarande depuis 1843, la gare n'ouvre qu'en 1862, notamment grâce à son intervention. La mairie-école, construite en 1866, témoigne également de cette période de développement.

À une époque où les relations personnelles comptaient parfois autant que les nécessités administratives, posséder un ministre parmi ses habitants constituait évidemment un avantage appréciable !

Le train favorise les déplacements vers Paris et transforme progressivement Chamarande en lieu de villégiature. Villas et maisons de campagne apparaissent, sans pour autant faire disparaître le caractère rural du village. En 1896, la commune ne compte encore que 378 habitants. Bien peu de monde pour un village fréquenté par de si grands personnages !

En 1876, Anthony Boucicaut, fils des fondateurs du Bon Marché, acquiert le domaine. Celui-ci passe ensuite dans l'entourage du docteur Laurent Amodru, personnage important de la vie politique locale. Médecin, maire de Chamarande, député de Seine-et-Oise et président du Conseil général, Laurent Amodru appartient à cette génération de notables de la IIIe République qui cumulaient responsabilités professionnelles, influence foncière et mandats électifs.

Son parcours illustre une époque où un médecin pouvait également devenir une personnalité politique de premier plan. Durant la Première Guerre mondiale, il s'investit dans l'organisation des services sanitaires militaires. En 1922, Marthe Dervaux, veuve du député André Thome, mort pendant la Grande Guerre, acquiert le domaine en viager, tandis qu'Amodru en conserve l'usufruit jusqu'à sa mort en 1930. Elle est la mère de Jacqueline Thome-Patenôtre, future parlementaire et maire de Rambouillet, et épousera par la suite l'Américain James Hazen Hyde.

Ainsi, derrière les façades du château se croisent les destins de grands commerçants, de médecins, de parlementaires et de familles fortunées. Au début des années 1920, changement d'ambiance. Après les aristocrates et les grands bourgeois, voici les scouts !Dès 1922, le domaine accueille des rassemblements et des stages de formation. Sous l'impulsion notamment du père Jacques Sevin, Chamarande devient une référence nationale pour la formation des chefs scouts.

Des responsables venus de toute la France y apprennent les techniques du campement, la vie collective et les principes du mouvement. On vient à Chamarande pour « faire son Cham », expression qui restera longtemps familière dans le monde scout.

Pendant près de trente ans, les grandes pelouses et les sous-bois accueillent tentes, rassemblements et activités de plein air. Interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale, cette aventure reprend après la Libération avant de s'achever au début des années 1950, avec le transfert du centre de formation à Jambville.

Chamarande aura donc été, pendant toute une génération, bien davantage qu'un château : un nom connu de milliers de scouts français.

L'histoire locale possède également ses pages douloureuses.

Le nom de Maurice Arnoux évoque l'épopée des pionniers de l'aviation française. Né en 1895, cet ancien as de la Première Guerre mondiale, crédité de cinq victoires aériennes, devient ensuite un pilote sportif réputé, notamment pour ses records et ses performances.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il reprend du service malgré ses 44 ans. Abattu et blessé une première fois en mai 1940, il retourne au combat. Le 6 juin suivant, son avion est abattu près d'Angivillers, dans l'Oise. Le commandant Arnoux trouve la mort aux commandes de son appareil.

Son parcours résume une partie de l'histoire de l'aviation française, des premiers combats aériens aux records de l'entre-deux-guerres, avant le sacrifice de 1940. Son rattachement précis à l'histoire de Chamarande reste cependant à établir.

Plus directement attachée à la commune, la famille Bolifraud a payé un lourd tribut à la Seconde Guerre mondiale.

François et Philippe Bolifraud sont les fils de Gabriel Bolifraud, né à Chamarande et futur sénateur de Seine-et-Oise.

François, engagé dans les Forces françaises libres, participe notamment à la campagne de Norvège puis aux combats d'Afrique du Nord. Il se distingue lors de la bataille de Bir Hakeim, en juin 1942, avant d'être tué pendant l'évacuation de la position française. Il n'a que 25 ans.

Son courage lui vaut d'être fait Compagnon de la Libération.

Son frère Philippe, également engagé dans la Légion étrangère, tombe à son tour en janvier 1945, pendant la campagne d'Alsace, à seulement 22 ans.

Deux frères, deux engagements, deux morts pour la France.

Leur souvenir demeure présent à Chamarande, notamment à travers une rue portant leur nom. François repose au cimetière communal.

Derrière l'histoire des châtelains et des grandes fortunes, il y a donc aussi celle de ces familles dont les sacrifices méritent de ne pas être oubliés.

Car Chamarande ne vivait pas uniquement au rythme de ses propriétaires prestigieux.

Sur le plateau, l'agriculture occupait une place essentielle. Plusieurs exploitations structuraient autrefois le territoire : la Vieille Poste, Montfort, Bel-Air, la Tuilerie et la ferme du château.

Ces fermes rappellent un monde aujourd'hui largement transformé, celui des cultivateurs, des ouvriers agricoles, des charretiers et des familles qui vivaient au rythme des récoltes.

Les grandes cultures dominaient le plateau, tandis que le fond de la vallée de la Juine conservait un paysage plus verdoyant. Deux univers agricoles et naturels qui participaient à l'identité du village.

L'église Saint-Quentin, les anciennes fermes, les villas de villégiature et les maisons du bourg témoignent de ce Chamarande plus modeste, mais tout aussi intéressant.

Il faut également mentionner la croix Boissée, élément du patrimoine religieux local à l'histoire mouvementée. Comme beaucoup de croix rurales, elle rappelle les anciens chemins, les traditions populaires et les transformations successives du village.

Autant de témoins discrets qui méritent que l'on s'y intéresse, même s'ils ne bénéficient pas de la notoriété du château.

Il serait dommage de quitter Chamarande sans découvrir cet autre trésor, moins connu que son château : la forêt départementale du Belvédère.

Dominant le village et la vallée de la Juine, elle occupe les coteaux escarpés et le rebord du plateau de Torfou.

Ici, le paysage change radicalement. Aux pelouses soigneusement entretenues du domaine succèdent les chênes, les châtaigniers, les pins, les bouleaux, les blocs de grès et les chemins parfois capricieux.

Certains secteurs rappellent même, toutes proportions gardées, les paysages de la forêt de Fontainebleau.

Cette forêt présente un véritable intérêt écologique et géologique. Ses affleurements rocheux, ses sols sableux, ses anciennes carrières et ses petites zones humides favorisent une végétation diversifiée.

Pour gagner les hauteurs, le promeneur peut emprunter l'ancienne allée royale, chemin caillouteux et empierré qui prolonge l'axe du château au-delà de la voie ferrée.

Mais il existe aussi un itinéraire bis, autrement plus sportif.

Des chemins pentus, des passages rocheux, des pierres parfois instables et des montées qui sollicitent sérieusement les mollets. On grimpe, on contourne les obstacles, on reprend son souffle et l'on finit par se demander pourquoi l'on n'a pas choisi le chemin le plus facile !

Au sommet, le Belvédère offre des ouvertures sur le village, le château et la vallée, même si la végétation limite aujourd'hui certaines perspectives.

Un kiosque en bois permettait autrefois de profiter du panorama. Il a disparu, mais le site conserve son caractère singulier.

La forêt constitue ainsi un patrimoine à part entière, bien différent du parc aristocratique. L'un invite à la flânerie, l'autre à une petite aventure dominicale.

En 1957, nouveau changement de décor.

Auguste Mione, dirigeant de la Construction moderne française, rachète le domaine et y installe les activités de son entreprise.

Son ambition dépasse largement la simple implantation de bureaux. Il imagine une véritable petite cité, associant logements, piscine, cinéma, bibliothèque et équipements collectifs destinés aux salariés.

Une expérience sociale originale, mêlant modernité et paternalisme patronal, dans laquelle le château devient le centre d'un projet économique et humain.

Mais les difficultés financières de l'entreprise mettent un terme à cette aventure. La société est liquidée en 1972.

Après les aristocrates, les financiers et les scouts, voilà donc un entrepreneur qui rêve de transformer un château en cité idéale !

Décidément, cette demeure aura presque tout connu.

En 1978, le Conseil général de l'Essonne rachète le domaine. Le château et ses quelque 98 hectares de parc entrent ainsi dans le patrimoine départemental.

Une nouvelle étape est franchie en 1999, lorsque les Archives départementales de l'Essonne quittent Corbeil-Essonnes pour s'installer dans les anciens communs du château de Chamarande.

Un déménagement particulièrement symbolique : après avoir été le domaine de quelques privilégiés, Chamarande devient aussi le gardien de la mémoire collective des Essonniens.

Pour accueillir ces précieuses collections, un impressionnant silo souterrain de plus de vingt mètres de profondeur, réparti sur huit niveaux, est aménagé sous la cour des communs.

Difficile d'imaginer, lorsque l'on se promène tranquillement dans le parc, qu'une partie de l'histoire écrite de l'Essonne repose ainsi sous nos pieds !

À leur installation, les Archives abritent environ quinze kilomètres linéaires de documents, dont certains remontent au Moyen Âge.

Registres paroissiaux, actes d'état civil, délibérations municipales, plans cadastraux, archives administratives et judiciaires, photographies, cartes postales et fonds privés racontent l'histoire des communes, des familles et des habitants.

On y retrouve les traces des anciennes communautés rurales, des transformations industrielles, du développement des chemins de fer, de l'urbanisation et de la naissance des villes nouvelles.

Car si l'Essonne a été créée par la réforme administrative de 1964, devenue effective en 1968, son histoire remonte évidemment bien au-delà. Les collections permettent notamment d'explorer le passé des territoires issus de l'ancienne Seine-et-Oise.

Historiens, généalogistes, chercheurs et simples curieux peuvent ainsi retrouver les traces d'un ancêtre, d'une propriété, d'une commune ou d'un événement oublié.

Il faut dire que Chamarande a lui-même connu quelques péripéties administratives.

Chef-lieu de canton pendant la période révolutionnaire, le village est rattaché à celui de La Ferté-Alais en 1801. Il dépend de l'arrondissement d'Étampes jusqu'en 1926, puis de celui de Corbeil, avant de retrouver Étampes en 1966. Il rejoint le canton d'Étréchy en 1967, puis celui de Dourdan en 2015.

Une commune qui aura changé plusieurs fois de rattachement sans jamais quitter sa vallée !

Et voilà que cette petite localité, longtemps dominée par son château et ses exploitations agricoles, accueille désormais une institution chargée de conserver la mémoire de tout un département.

Après avoir quitté Corbeil-Essonnes, les Archives ont trouvé à Chamarande un écrin particulièrement approprié : un lieu chargé d'histoire pour conserver celle des autres.

Aujourd'hui, Chamarande est devenu bien davantage qu'un château ouvert à la visite.

C'est d'abord une certaine conception de l'art, loin des seuls musées traditionnels. Les créations contemporaines investissent les salles, les prairies et les allées du domaine.

Elles étonnent, interrogent, amusent ou déroutent. On aime ou on n'aime pas, mais elles ont au moins le mérite de susciter la curiosité et d'alimenter les conversations.

Et parfois, devant certaines installations, le visiteur se demande si l'artiste a voulu délivrer un message profond ou simplement s'amuser à ses dépens !

Mais Chamarande, c'est aussi un immense terrain de jeux et de détente.

On y vient pour pique-niquer, lire, courir, se promener, photographier les arbres ou simplement ne rien faire. Les promenades en barque appartiennent à son histoire. Les plus curieux peuvent quitter les grandes perspectives pour emprunter les chemins autorisés moins fréquentés et découvrir les sous-bois, les coteaux et les secteurs humides, où le paysage prend parfois des allures de décor romantique.

Avec Essonne en Scène, Chamarande devient également un lieu de rassemblement départemental. Concerts, spectacles et manifestations attirent des visiteurs venus des quatre coins de l'Essonne. Cette ancienne propriété aristocratique, longtemps réservée à quelques privilégiés, est devenue un espace de rencontres, de culture et de convivialité.

Ce qui me plaît à Chamarande, c'est cette succession presque improbable de destins.

Un financier y affiche sa réussite, un ministre de Napoléon III y cultive son prestige, un médecin devenu parlementaire y exerce son influence, des scouts y plantent leurs tentes, un entrepreneur y rêve d'une cité idéale, tandis que les Essonniens viennent aujourd'hui y chercher un peu de calme, de verdure ou de distraction.Mais il y a aussi le Chamarande des cultivateurs, des cheminots, des anciennes familles et de tous ces habitants qui, génération après génération, ont façonné le village.

Il y a la mémoire des frères Bolifraud, tombés pour la France ou du Commandant Arnoux mort en plein ciel de gloire, celle des anciens élus, des agriculteurs et de tous ces personnages dont les noms méritent de ne pas sombrer dans l'oubli. Et puis il y a cette forêt du Belvédère, avec ses rochers, ses chemins escarpés, ses arbres majestueux et ses panoramas sur la vallée de la Juine.

Une sorte d'Eldorado du dimanche, comme on disait naguère à propos de ces lieux de villégiature situés à une distance raisonnable de la capitale. Après avoir gravi les sentiers pierreux, franchi quelques passages rocheux et repris son souffle au sommet, on retrouve avec plaisir les grandes pelouses du château, en se disant qu'on a bien mérité quelques minutes de repos.

Chamarande n'est finalement plus seulement un château que l'on visite. C'est un lieu que l'on vit, un patrimoine que l'on partage, un condensé d'histoire essonnienne où se rencontrent l'aristocratie et le monde paysan, l'industrie et la nature, la mémoire et la création contemporaine. Et puisque les Archives départementales y ont désormais élu domicile, c'est aussi un lieu où l'Essonne conserve les traces de son passé pour mieux transmettre son histoire aux générations futures.

Un peu le jardin de toute l'Essonne, avec une forêt pour balcon et la mémoire du département pour trésor, idéale pour les familles ou pour les rêveries du promeneur solitaire...